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Lire la science /  Pour une bibliothèque de science et de culture
 

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Lorsqu’en 1972 l’historien des sciences François Russo publie un guide intitulé Pour une bibliothèque scientifique, il comble une lacune de l’édition francophone. Utile pour l’étudiant et le bibliothécaire, cet ouvrage, non réédité depuis, recense des manuels et des traités pour chaque discipline scientifique. Dans un registre assez voisin de la visée pédagogique, mais symétriquement dans une échelle de niveau, on dispose de listes critiques de documentaires scientifiques destinés à la jeunesse. Certains livres recensés peuvent d’ailleurs parfaitement servir de documents d’initiation pour tout public. Mais nous manquons, aujourd’hui, d’ouvrages analogues pour les autres catégories de l’édition scientifique, guides pratiques, beaux livres, témoignages, récits, essais, etc. Prenant acte qu’il n’existait pas de guide bibliographique permettant à »l’honnête homme« de se familiariser avec la pensée scientifique, nous avons constitué un »premier cercle« pour une bibliothèque scientifique, en en déplaçant le centre de gravité vers l’essai scientifique. Cette première sélection devrait être élargie par une mise à jour régulière. D’autres auteurs importants, scientifiques, philosophes ou historiens, et des titres multiples pour un même auteur, pourraient lui être adjoints. Enfin une bibliothèque de science et de culture devrait comprendre au moins encore un »second cercle« d’ouvrages, permettant l’information scientifique du citoyen (débats science, technique et société), ainsi qu’un »troisième cercle« sur les rencontres entre l’art et la science.

Cette bibliothèque scientifique serait conçue en défense et illustration de la culture scientifique. Gaston Bachelard estimait que cette défense et illustration devait être normative et cohérente. Le livret Lire la science trouve sa cohérence dans le choix d’un genre fondé sur la liberté d’interprétation dans le respect de certaines contraintes. Ce choix l’écarte de tout projet normatif mais ne contredit pas le »pluralisme cohérent« cher à Bachelard. En lieu et place d’une norme, qui ne trouverait plus guère de fondement dans l’épistémologie contemporaine, il nous semble préférable de mettre en avant une éthique de la transmission scientifique dont nous avons donné déjà quelques éléments.

Dans un monde d’explosion des savoirs et de crise de la transmission, une bibliothèque de science et de culture doit refléter le travail de synthèse mené par certains scientifiques à un moment de leur carrière. Pour Jean Hamburger, ces synthèses ne peuvent être que locales: »À l’évidence, la science contemporaine a abandonné l’espoir et l’ambition de dégager une représentation unique de la nature. L’acceptation d’une pluralité de points de vue scientifiques a été libératrice d’approches nouvelles en direction d’objets nouveaux.« Le »premier cercle« de notre sélection, qui vise à rendre compte de l’entreprise scientifique dans la diversité de ses terrains d’investigation, fait apparaître de prime abord le morcellement des savoirs. Cependant, l’effort de synthèse déployé dans l’essai scientifique replace les recherches dans leur contexte historique et social, et relie le développement des concepts scientifiques à l’histoire des idées. L’ancrage dans le fonds culturel commun se fait d’abord par la langue commune qui, depuis Galilée, appartient à l’ethos du scientifique écrivain. Ce lien se tisse ensuite par la réappropriation dans un contexte disciplinaire particulier de questionnements philosophiques voire métaphysiques. En parcourant les ouvrages choisis dans Lire la science, on retrouve les oppositions vie-mort, vrai-faux, continuité-discontinuité, fini-infini, local-global, nature-artifice, ordre-hasard, matière-esprit, qui structurent la pensée depuis toujours. Ces »themata«, s’inscrivant chaque fois dans un domaine précis, donnent lieu à des développements originaux et à des interprétations personnelles.

L’exploration d’un même champ scientifique par des auteurs différents restitue à celui-ci une charge de questionnement général et une aire d’interprétation. Assemblés en bibliothèque, des documents donnant un éclairage différent sur un même domaine rendent possible un dialogue à voix multiples. Chaque essai traduit une expérience singulière de chercheur, un style de discipline, un courant de pensée, une vision globale de la science. Des tendances variées sont représentées dans notre corpus. L’intention des uns, de fonder une éthique sur la connaissance scientifique, se voit contestée par les autres, comme dérive scientiste. L’expression d’un réductionnisme épistémologique (à distinguer du réductionnisme méthodo-logique) rencontre l’opposition de ceux pour lesquels il n’existe pas de hiérarchie de dignité entre les disciplines. La démarche analytique croise la vision systémique, voire holistique. Certains essais sont porteurs d’une quête d’une réalité ultime, d’autres développent une philosophie complexe du réel. Le paradigme évolutionniste s’étend face au néomécanisme et le néovitalisme des uns côtoie le matérialisme des autres.

Par l’interprétation et la transmission, la science sort d’elle-même. Empiétant sur d’autres territoires, elle a besoin du regard de la philosophie. Les limites de l’énonciation des concepts en langage commun, la permanence des »themata« dans l’interprétation des résultats, l’interaction entre science et idéologie, la dynamique propre de la technoscience, bien des raisons poussent les scientifiques à faire appel aux philosophes. »Or, aujourd’hui, le divorce entre la philosophie et la pensée scientifique est accompli et la philosophie tourne le dos à la science«, constate Jacqueline Russ dans la conclusion d’un de ses ouvrage. Dominique Lecourt reproche à ses collègues de se contenter de vues rapides et de formules péremptoires, qui laissent penser qu’ils ont »déserté le terrain de l’acquisition des connaissances«. Pour ne pas laisser le seul »premier cercle« aux scientifiques, il est important de renouer le dialogue entre la science et la philosophie sans le limiter aux uniques domaines de l’épistémologie et de l’éthique.

Jean Hamburger estime que »le chercheur a maintenant une nouvelle mission qui est de réfléchir aux applications de la science. Il doit méditer sur les avantages et les risques qui en découlent et procéder à une information claire et détaillée de l’opinion publique et des gouvernants sur les divers chemins possibles«. Déjà prise en compte d’une manière générale dans l’essai scientifique, cette dimension prend le relief particulier des questions vives qui interpellent directement la société. La politique de l’énergie, l’environnement, la santé publique, la bioéthique, sont à la charnière de la technoscience et de la société, à l’échelle d’un pays ou à l’échelle planétaire. Le débat contradictoire sur ces questions mérite de constituer un domaine »Science, technique et société« au sein d’une bibliothèque de science et de culture. On dispose d’études et d’essais de chercheurs et d’ingénieurs mais, là encore, la contribution des chercheurs en sciences humaines et d’experts de disciplines variées reste indispensable.

La thématique science et art, et plus spécifiquement science et littérature, fournit une troisième direction de développement pour une bibliothèque de science et de culture. Depuis Le Botaniste sans maître, de Jean-Jacques Rousseau, il existe une tradition du livre de nature écrit sur un mode littéraire. Jean-Henri Fabre, Maurice Maeterlinck et Jean Rostand se sont illustrés dans ce genre de littérature documentaire. Plus récemment, certains auteurs se sont lancés dans la création de »fictions scientifiques«. Il s’agit de romans dans lesquels la science se trouve au cœur de l’intrigue, à la différence des fictions dans lesquelles elle fournit le prétexte, les personnages ou le décor. Le Théorème du perroquet, de Denis Guedj, en est un bon exemple. Citons aussi la collection »La dérivée«, aux Éditions du Seuil, qui rassemble un écrivain, un scientifique et un illustrateur dans un projet commun. Jean-Didier Vincent, qui considère que les scientifiques doivent se lancer en littérature, a donné avec La Biologie dans le boudoir un exemple de dialogues sur des thèmes scientifiques, mettant en scène des personnages de fiction. Les ouvrages de fiction scientifique se situent dans une zone frontière, explorée par certains écrivains comme Raymond Queneau ou Alfred Jarry. Jean-Marc Lévy-Leblond propose une plongée littéraire au cœur de la science dans un article comprenant une bibliographie littéraire. De son côté, Paul Braffort a effectué un travail systématique sur la rencontre de la science et de la littérature.

De l’essai à dimension philosophique, historique ou sociologique, au récit ou à la fiction scientifique, les voies de la transmission sont multiples, mais semées d’embûches. Les préambules des ouvrages témoignent des hésitations et des scrupules des scientifiques écrivains. Pierre Léna explique que ces derniers représentent, somme toute, une faible fraction des chercheurs: »La complexité réelle des enjeux [...] sert d’alibi au silence tout en étant une indéniable source de difficulté. La défaillance est aussi celle du milieu qui produit la science et qui, à d’admirables exceptions près, considère que ce n’est pas sa fonction que d’entrer, autrement que pour faire comprendre, dans le système de représentation de la science.«

Cette position décalée par rapport à sa communauté fait du scientifique écrivain un auteur atypique. C’est probablement cette position qui permet de faire partager, au mieux, l’aventure scientifique dans sa dimension collective comme dans sa dimension individuelle. Dans le contexte actuel, la transmission sera celle d’une science modeste plutôt que d’une science triomphante. En effet, on n’osera plus faire de lien automatique entre avancées scientifiques et progrès de la société. D’autre part, la prolifération et la dispersion des résultats ne permettront plus de représenter la progression scientifique comme continue et clairement dirigée. »La principale découverte apportée par ce siècle de recherche et de science, c’est probablement la profondeur de notre ignorance de la nature«, écrit François Jacob dans un essai récent. Cette ignorance n’abolit pas la distance entre le chercheur et l’homme de la rue, car il s’agit d’une ignorance savante, bien loin de la méconnaissance banale des notions scientifiques les plus simples, que déplorait Roger Guillemin lors de la conférence des Nobel. Ce qui rapproche l’auteur de son lecteur est ce geste d’invitation à un dialogue guidé, comme en écho du dialogue du savant avec la nature. Le scientifique écrivain joue alors le rôle de mentor, faisant de la science un lieu de partage et d’échange bien au-delà des cercles spécialisés.