Publications et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Lire la science /  Une oeuvre de transmission: l’essai scientifique
 

 précédent | suivant 

Déjà, Buffon assurait qu’il fallait posséder pleinement son sujet pour bien écrire. Dans son éloge de Fontenelle, Jean Rostand insiste sur sa charge de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences pour affirmer de l’auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes: «Il ne fut pas un littérateur qui jouait avec la science; il savait, aussi correctement, aussi précisément que n’importe quel spécialiste.»

Le savant ayant cédé la place au chercheur spécialisé, le travail de transmission au public suppose non seulement de maîtriser un sujet, mais aussi d’acquérir une vision d’ensemble de la discipline, dans ses différentes spécialités et dans ses rapports avec les autres. Sans cette ouverture culturelle «interne», le scientifique ne pourrait mettre en perspective des résultats de recherche, leur donner sens hors de leur contexte de production. Cette démarche d’interprétation et cet effort de synthèse induisent-ils une forme de discours, voire un genre d’écriture?

L’écrit scientifique non spécialisé témoigne d’une surprenante diversité dans sa forme, son niveau d’accès, son contenu: livres d’initiation, ouvrages pratiques, beaux livres, recueils, anthologies, récits, entretiens, essais, etc. Or, ces genres ne répondent pas de la même manière au projet décrit dans la première partie de cette présentation.

Les recueils de textes (conférences, articles) sont assez nombreux dans l’édition de savoir. Même lorsqu’ils visent un public relativement large, ils pèchent souvent par manque d’unité. Ainsi, André Lwoff présente d’emblée son recueil Jeux et Combatscomme un ouvrage hétérogène, sans thème central: «L’auteur n’a donc pas »composé« un livre mais assemblé des écrits, nés de contraintes diverses, épars à travers le temps.»

On trouve aussi des ouvrages à trame narrative. Par exemple, Les gènes de l’espoir, de Daniel Cohen, est une chronique des avancées en cartographie génétique réalisées par l’auteur et son équipe. Dans cette catégorie de documents, l’anecdotique prend souvent le pas sur la dimension réflexive. Les contextes de la recherche peuvent y être restitués avec vivacité, mais l’obsolescence des détails factuels risque d’en réduire l’intérêt assez rapidement.

Des scientifiques de renom publient au soir de leur vie des livres de souvenirs ou des autobiographies. Citons, pour l’édition récente, les exemples de François Jacob et de Jean Dausset en biologie, et ceux de Louis Néel et de Jacques Friedel en physique. Ces documents comportent une partie témoignage qui va bien au-delà de la vie du scientifique. Ce sont parfois des livres-testaments. La richesse de l’information, se déployant sur une large période, leur confère un intérêt historique. Cependant, le genre accorde naturellement une place plus importante aux acteurs et aux institutions qu’à la divulgation des connaissances ou à leur épistémologie.

Les éditeurs publient de plus en plus d’entretiens de scientifiques. Certains réunissent deux scientifiques de disciplines différentes comme le biologiste Jean-Pierre Changeux et le mathématicien Alain Connes. D’autres mettent face à face un scientifique et un écrivain, comme Albert Jacquard et Jacques Lacarrière ou un scientifique et un philosophe, tels Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur. Dans certains cas, c’est un journaliste qui mène l’entretien. Ces rencontres présentent souvent beaucoup d’intérêt mais la plupart des livres ne sont que des retranscriptions d’enregistrements.

Les scientifiques et les médecins qui ont acquis une grande notoriété livrent souvent des réflexions à leurs contemporains sous la forme d’essais. Ils font alors œuvre de moralistes, de philosophes, d’idéologues, dans des livres qui n’ont pas pour ambition d’approfondir les questions scientifiques. Comme dans les ouvrages à caractère autobiographique, il y a une dimension de transmission dans ces essais généraux. Mais l’examen de la production laisse penser que ce projet est le mieux servi quand, dans son exposé, l’auteur part de son domaine pour y revenir régulièrement. Le cas intermédiaire est celui des essais transdisciplinaires, dans lesquels l’auteur butine dans des champs hétérogènes en quête d’une synthèse globale. Écoutons Henri Laborit anticiper la critique dans la préface d’un essai de ce type: «Mais de quoi se mêle-t-il, celui-là? Puisqu’on le dit biologiste, quand il parle de biologie, [...] on peut lui reconnaître une certaine crédibilité. En effet, ses idées ont débouché parfois sur des réalisations pratiques non dénuées d’intérêt. Mais quand il se mêle de physique des particules et de cosmologie, alors là, non, c’est trop!»

De fait, l’essai semble bien adapté au projet de transmission lorsqu’il vise à réaménager un paysage disciplinaire en faisant apparaître ou en reconstruisant ses liens avec la culture. Nous le qualifions alors d’essai scientifique. Ce genre se distingue de l’essai de réflexion générale par la place réservée aux contenus scientifiques et par des contraintes plus nombreuses.

L’essai scientifique est le fruit d’une réflexion faite de l’intérieur d’une discipline et qui porte sur ses dimensions culturelles, sociales, politiques, etc. Au départ du projet, il existe des résultats pour lesquels le scientifique écrivain souhaite faire partager son intérêt, considérant que leur portée dépasse le cadre de la recherche ou de l’enseignement. Sortir de ce cadre suppose un travail d’interprétation du matériau brut issu de la science, selon des contraintes propres au genre. Les contraintes qui garantissent la pertinence de la démarche sont d’ordre éthique, pédagogique et formel. En premier lieu, il y a la question de l’autorité de la science et du positionnement du scientifique en écriture. Prend-il la parole au nom de la communauté de sa discipline, se présente-t-il comme témoin et acteur ou s’exprime-t-il comme citoyen ou comme penseur? L’éthique de la communication (ou plutôt ici de la transmission) scientifique repose sur la connaissance du statut des énoncés. L’essai scientifique doit s’efforcer de faire la part entre la connaissance et l’idéologie. Beaucoup de scientifiques s’efforcent de marquer la frontière entre le savoir acquis (la vérité du moment) et l’interprétation, voire l’idéologie. Ils précisent au lecteur à quel moment ils reprennent à leur compte le consensus savant et quand ils émettent une hypothèse personnelle.

Sa polarisation disciplinaire rapproche l’essai scientifique de l’ouvrage didactique. Cependant, il n’a pas pour visée principale d’instruire, mais plutôt celle de faire partager une réflexion s’appuyant sur un apport de connaissances. Si l’auteur reste dans ses eaux territoriales sans s’éloigner trop de son port d’attache, il se protège d’une tentation d’impérialisme de sa discipline vis-à-vis des autres. À moins de considérer sa discipline comme un modèle pour toutes les sciences, ce qui est parfois le cas, l’auteur est moins enclin que dans l’essai général à développer une vision du monde inspirée par son expérience scientifique. La pertinence du propos s’y accompagne de la conscience de traiter d’une science qui possède un style particulier et qui induit un certain mode d’exposition.

L’essai scientifique résulte-t-il du livre de philosophie scientifique du début du siècle ou s’agit-il d’un genre nouveau au sein de la production de vulgarisation? L’émergence d’un genre inédit serait un symptôme de la mutation affectant la fonction de la divulgation, des modifications des conditions de production des connaissances scientifiques et des rapports entre science et culture. L’analyse de la production de ce type d’ouvrage confirme l’accroissement de la place du questionnement de la science par la science. L’affirmation d’une responsabilité des chercheurs, par les scientifiques eux-mêmes et par les institutions, dans la communication des résultats et des enjeux, ouvre un espace beaucoup plus vaste que celui occupé auparavant par les seuls savants ayant acquis une grande notoriété. De fait, les travaux d’écriture destinés à un large public impliquent un nombre de chercheurs, y compris de jeunes chercheurs, de plus en plus grand. Nouveau ou pas, il faut reconnaître le caractère hybride du genre, situé à mi-chemin entre le genre didactique et l’essai général.

L’essai scientifique possède toujours une dimension historique ou spéculative. Selon les disciplines et les goûts de l’auteur, la composante dominante sera épistémologique ou bien liée au rôle de la science et du scientifique dans la société d’aujourd’hui.

Sur le front des rapports entre la science et la société, Philippe Kourilsky déclare: «Ma profession de biologiste m’a amené à participer de près ou de loin à certains des événements que j’ai choisi de rapporter. Cela me confère une certaine assurance dans la connaissance et l’appréciation des faits, sans fournir de légitimité particulière aux jugements qu’ici et là je porte sur telle ou telle situation, et pour laquelle je pourrais être juge et partie. Je ne fais que proposer mon point de vue au lecteur.» Sur le front épistémologique, nous mentionnerons les précautions prises par l’astronome André Brahic dans ses entretiens avec le médecin Pierre Debray-Ritzen, car elles s’appliquent entièrement à l’essai scientifique: «Je souhaite que, dans nos conversations, le coefficient de certitude et d’incertitude soit bien mentionné.[...] Il faut un compromis. Présentons ce que nous voyons, savons... Alignons nos arguments. Et reconnaissons que, parmi ces derniers, certains sont dans une logique historique, d’autres de récente ingéniosité.»

Généralement, l’essai scientifique comprend une ouverture exposant le propos de l’auteur, une partie pédagogique (qualifiée de «vulgarisatrice» par Bernard d’Espagnat) et une conclusion à caractère philosophique, éthique, idéologique. Souvent, le feuilletage est plus complexe, et l’on oscille entre plusieurs registres de discours. On pourrait parler, à ce propos, de «transtextualité».

Le genre a ses contraintes, souvent implicites, parfois explicites. L’auteur peut profiter des pages liminaires pour exposer son programme de scientifique écrivain, voire son credo. Rendant hommage à la tradition européenne de vulgarisation, Stephen Jay Gould déclare dans La Foire aux dinosaures: «Nous devons tous nous engager à rendre la science accessible, pour redonner à cette pratique le statut d’une tradition intellectuelle honorable. Les règles sont simples: pas de compromis sur la richesse des concepts; pas d’impasse sur les ambiguïtés ou les zones d’ignorance; pas du tout de jargon, bien sûr, mais pas d’affadissement des idées (tous les concepts complexes peuvent s’exprimer dans le langage ordinaire).» Ces contraintes peuvent-elles s’appliquer au domaine des sciences hautement formalisées qui s’étend de plus en plus? La progression du formel dans les sciences a bien été soulignée par le physicien Roland Omnès. Michel Paty, physicien et épistémologue, résume ainsi le rapport au réel inauguré par la physique quantique: «L’objet élémentaire n’a plus de qualités - c’est un objet sans qualités, pour parler comme Musil - entendant par qualités ce qui peut se rapporter au sensible; il se présente comme l’entrelacs ou le nœud de relations entre quantités.» Cette situation modifie profondément les conditions de la divulgation des connais-sances. Bernard d’Espagnat estime impossible de décrire le monde quantique avec des mots du langage courant, avec des concepts familiers. Il présente donc ses ouvrages à grande diffusion comme des travaux d’élucidation des concepts, fruits d’une démarche philosophique. C’est dans ce travail même, et non dans les résultats scientifiques, qu’il revendique l’originalité: «N’importe quel traité de mécanique quantique permet d’en prendre connaissance et donc, si le désir en vient d’en contrôler par le menu les bases dont, dans le présent livre, je n’indique que la substance. Tout ce qui, ici, est original, ou se prétend tel, n’est que réflexions, hypothèses et arguments touchant à l’interprétation de ces choses du domaine public.»

Si le scientifique écrivain décrit fréquemment le projet à l’œuvre dans l’ouvrage, il évoque aussi parfois sa genèse. Citons l’introduction du livre de Georges Lantéri-Laura Le Cerveau: «Je raconte dans cet ouvrage comment mon expérience de la recherche neuronale et psychologique m’a conduit à une compréhension mécaniste de la façon dont notre cerveau est organisé pour engendrer nos cognitions et, en dernière analyse, nos croyances. [...] Le récit que j’espère édifiant, voire distrayant [est organisé] chronologiquement [...]. Mon premier jet n’avait cependant pas été écrit de cette façon. J’y avais succombé à l’attitude scientifique traditionnelle consistant à décrire et expliquer une idée dans les règles, selon un cadre qui laissait entendre que des expériences avaient été menées pour confirmer une construction théorique préformée dans l’esprit et les résultats y étaient présentés au monde comme le produit inexorable d’une froide logique.»

On voit par là que l’essai scientifique exige un travail de composition et d’écriture. L’auteur peut adopter un style narratif dans certains chapitres, didactique ou discursif dans d’autres. La composition veillera à assurer l’unité d’ensemble.

Certaines contraintes de l’essai scientifique répondent à un souci pédagogique: explication des termes techniques dans le cours de l’exposé, utilisation d’exemples et d’illustrations, progression dans l’exposé des connaissances, maintien d’un lien entre ces connaissances par des retours en arrière, fourniture d’un index et d’un glossaire, etc. Le scientifique écrivain décrit parfois le mode de composition adopté pour l’ouvrage et donne les conventions typographiques qui permettent de reconnaître les différents registres de discours. Ainsi, Hubert Reeves n’hésite pas à indiquer le niveau de difficulté des paragraphes en empruntant ses conventions au ski de piste.

Dans certains cas, le scientifique écrivain fournit des conseils de lecture. L’auteur propose un ordre de lecture des chapitres adapté au profil du lecteur, il signale que des parties plus difficiles d’accès peuvent être laissées pour une deuxième lecture. Le texte est construit pour guider la réflexion du lecteur.

Dans Penser la science, Bernard d’Espagnat écrit: «Je me suis, au départ, figuré un certain lecteur. Je l’ai voulu »honnête homme«, normalement cultivé, homme d’action peut-être, non spécialisé dans les sciences, curieux, bien sûr, des grands problèmes que posent celles-ci, tant au décideur qu’au penseur, mais n’ayant pas, ou pas encore, sur ces sujets une doctrine bien établie.» D’ailleurs, au début du XVIIe siècle, Galilée s’adressait déjà au «lecteur avisé». L’acceptation par l’auteur d’un ensemble de contraintes et l’attente d’un effort guidé de la part du lecteur forment le contrat de lecture particulier caractéristique de l’essai scientifique.