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Lire la science /  Avancées scientifiques et débats d’idées depuis 1970
 

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Malgré un affaiblissement de l’idée de progrès fondée sur la science, en France la faveur dont jouissent les scientifiques et les centres de recherche ne s’amenuise pas. Le prestige des chercheurs de l’Institut Pasteur n’est peut-être pas étranger à l’impact des livres d’André Lwoff, de François Jacob et surtout de Jacques Monod. Paru à l’automne 1970, Le Hasard et la Nécessité est un succès de librairie. L’ouvrage, qui s’annonce comme le retour d’une philosophie naturelle, déclenche un débat très vif dans le milieu intellectuel. Michel Foucault en fait la recension dans Le Monde des 15-16 novembre 1970. Il insiste sur l’aspect blessant et inquiétant pour la pensée du savoir scientifique. Michel Serres estime qu’à ignorer les nouveaux outils apportés par la cybernétique et la théorie de l’information, on se condamne à des combats d’arrière-garde. À l’inverse, Louis Althusser critique la «philosophie spontanée des savants». Il dénonce «une tendance idéaliste irradiant à partir des prises de position idéologiques». L’historien des sciences François Russo discerne chez Monod un certain «jansénisme» qui n’a rien à voir avec la science. Madeleine Barthélemy-Madaule, elle, conteste la généralisation de la biologie moléculaire à tout l’univers: «Dans ce livre provocant tout est question de frontière dès l’annonce des épigraphes, et, plus tard, dans les incursions en terrain philosophique et moral.»

Le lecteur est pourtant, dès la préface, dûment averti par Monod: «Il reste à éviter bien entendu toute confusion entre les idées suggérées par la science et la science elle-même; mais aussi faut-il sans hésiter pousser à leur limite les conclusions que la science autorise afin d’en révéler la pleine signification. [...] Encore une fois cet essai ne prétend nullement exposer la biologie entière mais tente franchement d’extraire la quintessence de la théorie moléculaire du code. Je suis responsable bien entendu des généralisations idéologiques que j’ai cru pouvoir en déduire [... ainsi que] des développements d’ordre éthique sinon politique.»

Bien que portant toujours sur le domaine de la génétique, le livre de François Jacob publié la même année est d’une tonalité toute différente. La Logique du vivant fournit, comme Le Hasard et la Nécessité, une compréhension des systèmes biologiques et de leur organisation, en introduisant notamment la notion d’intégron. Mais il se rapproche aussi des ouvrages d’épistémologie historique écrits par des philosophes tels que Georges Canguilhem ou Michel Foucault dans le champ des sciences de la vie. Par-delà leurs différences, les deux ouvrages de Jacques Monod et de François Jacob illustrent de manière exemplaire le renouveau d’une philosophie scientifique qui avait brillé avec Claude Bernard et Henri Poincaré. Un genre de littérature scientifique émerge, qui va connaître par la suite un développement remarquable. C’est pourquoi nous avons choisi la date de 1970 comme borne inférieure de notre sélection d’ouvrages.

Revenons à l’impact des idées scientifiques sur la culture. La nouvelle philosophie naturelle tisse ensemble les questionnements scientifiques et philosophiques pour offrir une conception globale de l’univers. En opposition au pessimisme de Monod, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers proposent, en 1979, une nouvelle vision de la science et du lien qui unit l’homme et l’univers. La Nouvelle Alliance, comme les ouvrages ultérieurs issus de cette collaboration, s’appuie sur les travaux d’Ilya Prigogine (structures dissipatives et thermodynamique des processus irréversibles) qui lui ont valu le prix Nobel de chimie en 1977. Un article récent de Prigogine montre bien la continuité de son projet de réenchanter le monde, qui répond au désenchantement du siècle. Plus spécifiquement, l’auteur se démarque de la philosophie existentialiste de Jacques Monod, dont il cite un passage caractéristique: «L’ancienne alliance est rompue. L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers dont il a émergé par hasard. Il sait maintenant que, comme un tzigane, il est en marge de l’univers où il doit vivre, univers sourd à sa musique, indifférent à ses espoirs comme à ses souffrances ou à ses crimes.» En réintroduisant irréversibilité du temps, complexité, histoire et contingence, Prigogine entend rendre compte de «la richesse de la nature, composée de systèmes désordonnés [...] et de systèmes hors de l’équilibre comme le sont tous les systèmes biologiques». Loin de l’équilibre, «les fluctuations peuvent s’amplifier et donner naissance à de nouvelles structures spatio-temporelles». Cette richesse tiendrait donc, selon lui, à ce que l’univers est formé essentiellement de systèmes dynamiques instables dont on ne peut prédire avec certitude l’évolution mais seulement connaître des probabilités. «Cette vision d’un univers moins prévisible, plus complexe, serait-elle une défaite ou une victoire de l’esprit humain?», se demande l’auteur de La Nouvelle Alliance. Le paradigme évolutionniste et informationnel jette un pont entre sciences de la matière et sciences de la vie, entre science et fiction: «Le monde que nous commençons à déchiffrer resssemble davantage à un roman, aux Mille et Une Nuits. Les histoires s’y imbriquent les unes aux autres: l’histoire cosmologique à l’intérieur de laquelle évolue l’histoire de la matière, puis celle de la vie et, enfin, notre propre histoire.» On retrouve dans le livre du biologiste Henri Atlan Entre le cristal et la fumée la même quête interdisciplinaire: «Ces questions sur la logique de l’organisation recherchent des réponses valables à la fois pour des systèmes physico-chimiques non vivants et pour des systèmes vivants.» Dans cet ouvrage, paru la même année que La Nouvelle Alliance, l’auteur présente une théorie de la création d’ordre par le bruit, d’un palier d’intégration à l’autre (voir l’intégron de François Jacob). Cette théorie biologique, qui vise à offrir une troisième voie, entre néomécanisme et néofinalisme, rejoint la vision de Prigogine d’un temps créateur.

Systèmes ouverts, complexité, désordre créateur, émergence et autoorganisation sont les maîtres mots des penseurs influencés par la systémique et la cybernétique, comme les biologistes Henri Atlan, Henri Laborit, Joël de Rosnay. Ceux-ci se retrouvent au sein d’un groupe de réflexion constitué en 1968 par Jacques Robin, aux côtés de André Leroi-Gourhan, d’Edgar Morin, et de médecins, philosophes, psychanalystes ou hommes politiques. Henri Laborit, qui raconte cette aventure dans La Vie antérieure, prônait une nouvelle grille de lecture du social: «La ‹nouvelle grille› est ainsi la grille biologique permettant d’entrevoir comment déchiffrer nos comportements en situation sociale.»

La rencontre de la génétique et du darwinisme social produit un biologisme de type nouveau. Certes, le passage du biologique au social s’appuie sur l’éthologie des sociétés animales. Mais il n’est pas rare que les biologistes qui étudient les comportement sociaux des fourmis généralisent leurs conclusions à l’espèce humaine. Cela explique sans doute l’âpreté de la polémique suscitée par la sociobiologie. Dans une direction opposée, le rejet des analyses réductionnistes, l’attrait du transdisciplinaire, la recherche de synthèses totalisantes, ont conduit parfois à des écrits à caractère gnostique ou mystique. Certains voient, «dans la mécanique quantique, les fondements d’une nouvelle mystique proche de celle de l’Extrême-Orient, dans les théories du chaos, la ruine du déterminisme et de la légalité scientifique, dans les théorèmes d’incomplétude de Gödel, une preuve de la transcendance de l’esprit humain et dans la singularité initiale du Modèle cosmologique standard, une preuve de la création métaphysique de l’Univers». Un collaborateur régulier de la revue Sciences, éditée par l’AFAS, s’étonne que «tant de savants parlent de Dieu dans leurs livres»Il cite notamment Jacques Monod, Alfred Kastler, Hubert Reeves, Rémy Chauvin, Albert Jacquard, Trinh Xuan Thuan, Jean-Pierre Changeux et Alain Connes. Encore faut-il distinguer les auteurs qui se penchent sur les relations de la science et de la religion, comme Claude Allègre, de ceux dont les écrits sont porteurs d’une forme de religiosité, comme Jean-Marie Pelt. Parmi les physiciens, ceux qui poursuivent la quête d’une «théorie du tout» ou qui ont théorisé un «principe anthropique» se trouvent à la lisière de la métaphysique. A fortiori, la communication destinée à un large public ne fait pas toujours la distinction entre science et métaphysique.

«La littérature de vulgarisation parfois s’envole dans le lyrisme» constate l’astrophysicien Jean-Claude Pecker. Or, pousuit-il, «le lyrisme fait entrer dans le monde de la science bien des concepts nullement scientifiques. Si Reeves est un merveilleux écrivain, s’il a fait plus que beaucoup d’autres pour répandre le goût des choses du ciel [...] n’a-t-il pas aussi diffusé des idées plus métaphysiques que physiques [...]?». Ce que redoute Pecker, c’est que les vulgarisateurs «donnent au lecteur l’illusion de la connaissance parce qu’ils oublient de lui faire sentir les exigences de la méthode scientifique». Nous revoilà sur le terrain de l’épistémologie. Il faut reconnaître que, dans la période qui nous occupe, la fameuse méthode scientifique perd le statut qu’elle occupait dans l’épistémologie traditionnelle. En 1984, un débat houleux oppose, à l’Académie des sciences, le mathématicien René Thom et le physicien Pierre Abragam sur la place de l’expérimentation dans le progrès scientifique. René Thom récuse l’expression «méthode expérimentale» et lui préfère celle de «pratique expérimentale».

L’interprétation de la mécanique quantique, après les expériences d’Aspect, ravive la querelle du déterminisme. À côté de la physique des extrêmes, prend son essor une mésophysique, ou macrophysique, que certains n’hésitent pas à appeler «nouvelle physique».

Il s’agit de l’étude des systèmes physiques complexes dont la dimension est à échelle humaine. Pierre-Gilles de Gennes donne une image très vivante des travaux qu’il a menés dans ce domaine, dans le livre Les Objets fragiles C’est le cas également d’Étienne Guyon et de Jean-Pierre Hulin dans leur ouvrage sur la physique des mélanges. Cette physique de l’ordinaire ouvre sans doute des portes à une vulgarisation qui renouerait avec une tradition du siècle passé: offrir un panorama des sciences physiques en partant d’un objet quotidien. «Il n’est pas de chemin plus aisé, de voie plus accessible pour s’engager dans l’étude de la philosophie de la nature, que l’observation des phénomènes physiques dont la bougie est le support» déclarait jadis Michael Faraday avant d’entamer une conférence publique.

La nouvelle philosophie naturelle place le cadre général de pensée sous le signe du hasard et de l’hétérogène: «Discontinuité, incertitudes, bifurcations, ruptures relèvent de l’atmosphère conceptuelle que respire à son insu le monde contemporain. Celui de demain se constituera des réponses culturelles qui seront apportées à ces provocations, proférées un beau jour par la science dans un monde confiné.» L’esprit du temps proclame la fin du déterminisme. René Thom réplique: «Halte au hasard, silence au bruit.» On a vu que certains scientifiques dénonçaient les effets de mode dans la recherche. Pour le chimiste Pierre Laszlo, les modes scientifiques sont la plaie du chercheur. Il déplore que «les formalismes unificateurs, transdisciplinaires, deviennent ainsi pandémiques. Leur emprise s’est faite totalitaire, au détriment d’une influence durable et profonde. Ces vingt dernières années ont vu se succéder ainsi percolation, théorie des catastrophes, bifurcations et fractales. Nous sommes assujettis à la mode oxymoronique du chaos organisateur». Certains y voient une concession à l’irrationnel. De son côté, Gilles Châtelet, mathématicien et philosophe impliqué dans un projet de philosophie naturelle inspiré de Schelling, dénonce les illusions du «grand chaudron baroque du chaotisant».

La physicienne Françoise Balibar considère que l’idée de Jean-François Lyotard d’une science post-moderne, qui serait comme détachée de ses racines, repose sur une méconnaissance du fonctionnement réel de la science et de son unité. «Une erreur commune consiste à identifier le présent de la science avec son contenu récent. [...] La science se définit tout autant, si ce n’est davantage, par son histoire que par son contenu.» Ce n’est pas une juxtaposition de connaissances dont on pourrait extraire tel ou tel contenu au gré des modes.