Au cours du XXe siècle, la question des relations entre science et culture
aura été posée de façon récurrente, tout particulièrement
en France. Nous en rappellerons quelques jalons.
Après les bouleversements des fondements de la physique au début
du siècle, Gaston Bachelard a cherché une réponse dans une
philosophie de la culture scientifique. »Lesprit scientifique doit se présenter
comme la charpente même dune culture générale moderne«
écrivait-il en 1932. Pour lui, lespèce humaine doit transformer
la société en système déducation permanente conforme
au »nouvel esprit scientifique«.
Le physicien Paul Langevin, qui avait lui aussi un grand dessein éducatif,
fut une figure importante de lhumanisme scientifique. Dans une conférence
prononcée en 1932, il déclara: »Tout effort de lintelligence
serait vain sil navait pour but ultime la dignité humaine.«
Mais les nouvelles connaissances sur la structure de la matière ont dabord
servi à construire la bombe A. Hiroshima a rappelé le caractère
profondément ambivalent de la science, à tout le moins de ses applications.
»La science a connu le péché« a écrit le physicien
Robert Oppenheimer. En 1955, la conscience dune responsabilité collective
conduit Bertrand Russell à publier un manifeste cosigné par Albert
Einstein. Peu après, se mettent en place les »conférences Pugwash
pour la Sciences et les Affaires mondiales«, »qui fonctionnent depuis
lors comme un forum de la communauté internationale des savants [situé]
à bonne distance des pouvoirs civils et militaires«.
Cest que lère atomique est aussi lâge de la mégascience
(ou big science): intervention grandissante des États, professionnalisation
et massification de la recherche, couplage entre les sciences et les techniques
(technosciences). En lespace dune génération, la figure du savant,
homme de culture, sefface pour laisser place à celle du chercheur hautement
spécialisé. Le héros solitaire disparaît au profit
de léquipe de recherche. On passe du laboratoire encore très artisanal,
comme celui de Louis de Broglie, à des installations regroupant des milliers
de physiciens, dingénieurs et de techniciens. La parcellisation des connaissances
saccroît à mesure que leur rythme de production saccélère.
Cette évolution saccompagne dun glissement de lambition de la science:
la capacité opératoire prend le pas sur le rôle explicatif.
Reprenant la question de la culture scientifique, Jean Fourastié compare
la situation de 1965, cest-à-dire en pleine conquête spatiale, avec
les espoirs exprimés par Ernest Renan dans LAvenir de la science:
»Lignorance banale, loin de sêtre atténuée depuis un
siècle, semble non seulement sêtre accrue, mais avoir augmenté
linquiétude et le désarroi de lhomme; elle saccompagne couramment
dune désaffection et même dune agressivité à légard
de la science expérimentale.« Selon Jean Fourastié, le morcellement
des connaissances et le progrès de la formalisation condamnent la science
à noffrir plus que des synthèses abstraites, sans lien avec le
monde sensible.
En cette même année 1965, trois chercheurs de lInstitut Pasteur
reçoivent le prix Nobel de physiologie et de médecine pour leur
travaux (publiés en 1961) sur la synthèse des protéines cellulaires
via lARN messager. André Lwoff, Jacques Monod et François
Jacob sont engagés dans une nouvelle révolution scientifique, qui
a commencé en 1953 avec la découverte de la structure de lADN.
Les biologistes de la génération précédente, qui se
voulaient autant naturalistes que physiologistes, restent désemparés.
Dans Le Courrier dun biologiste, Jean Rostand en témoigne:»Létude
de lhérédité est donc maintenant devenue, pour lessentiel,
une affaire de biochimie moléculaire. Nous sommes loin de la basse-cour
de Réaumur, des pois de Mendel, des mouches de Morgan... Et les biologistes
à lancienne mode, les biologistes qui ne sont que biologistes, se sentent
un peu déconcertés, et dépassés par cette nouvelle
forme de la génétique qui, de plus en plus, séloigne deux,
et pour laquelle ils éprouvent un respect mêlé dun peu de
mélancolie.
Cette révolution se poursuivra dans les années soixante-dix avec
lessor de la génétique moléculaire et par lutilisation
du génie génétique. La science se fixe désormais comme
nouvel objectif de maîtriser les mécanismes intimes du vivant, avec
de possibles redoutables conséquences pour lhomme. Dans Inquiétudes
dun biologiste, Jean Rostand écrivait dès 1967:«La biologie
[...] est en train daltérer limage que lhomme a de soi; elle fait éclater
les notions traditionnelles de filiation, dindividualité, de sexe, voire
de vie et de mort.» La question de la responsabilité des scientifiques
naffecte plus seulement les sciences de la matière mais touche désormais
lensemble du champ scientifique.
Des hommes de science ont exprimé très nettement quils avaient
conscience dune responsabilité des scientifiques vis-à-vis de la
société. Certains mettent laccent sur limpact social des avancées
scientifiques. Dautres insistent sur les enjeux de connaissance. Ainsi, la leçon
inaugurale au Collège de France de Jacques Monod (3 novembre 1967) est
consacrée à la question de la scission culturelle: «La science
a donné à lhomme dimmenses pouvoirs. Mais outre des abus atroces
dans lusage de cette puissance, sa source même, dans la connaissance objective
et dans léthique qui la fonde, demeure obscure pour la majorité
des hommes; doù cette anxiété, cette profonde méfiance
que tant de nos contemporains éprouvent à légard du monde
moderne. Sentiment daliénation qui est loin de natteindre que les moins
cultivés [...]. Il est peu de devoirs plus clairs, ou plus urgents aujourdhui,
pour la communauté des hommes de science, que de combattre cette moderne
schizophrénie.»
Il précise dans Le hasard et la nécessité: «Le
devoir qui simpose, aujourdhui plus que jamais, aux hommes de science de penser
leur discipline dans lensemble de la culture moderne pour enrichir non seulement
de connaissances techniquement importantes, mais aussi des idées venues
de leur science quils peuvent croire humainement signifiantes.»
Le paysage des sciences connaît à cette époque bien dautres
bouleversements: les sciences de la Terre sont entièrement renouvelées
avec la tectonique des plaques; le modèle standard devient le paradigme
en physique des particules, qui fait jonction avec lastrophysique; la découverte
du rayonnement fossile en radioastronomie relance le modèle cosmologique
de Lemaître (big-bang). Les domestications de latome, de lélectron
et du photon font dénormes progrès et donnent lieu rapidement à
de nombreuses applications. Limmunologie exploite la nouvelle génétique.
De fait, ce sont les conséquences de la révolution biologique qui
marquent le plus la période qui souvre. On est entrés dans lère
génétique, perçue comme aussi menaçante, voire plus,
que lère atomique.
Au-delà de ce glissement, cest tout le regard de la société
sur la science qui a changé. Edgar Morin estime quà cette époque
«le noyau même de la foi dans le progrès (science/technique/industrie)
se trouve de plus en plus corrodé. [...] partout la triade science/technique/industrie
perd son caractère providentiel». Dautre part, un des effets de la
conquête spatiale est une modification radicale de la représentation
que se fait lhomme de la Terre. Les images envoyées par satellite sont
celles dune planète bleue, petite boule dans lespace que lon se prend
à assimiler à un être vivant. Des naturalistes jouent un rôle
important dans la sensibilisation du public à lécologie et à
la protection de la nature. Ainsi, Jean Dorst publie en 1965 Avant que nature
meure et en 1970 une édition abrégée sous le titre La
nature dénaturée. Lécologie politique fait son apparition
sur la scène nationale avec lagronome René Dumont. Lidée
dun monde fini, que lhomme doit gérer en locataire consciencieux, se
propage. Cest dans le contexte de nouveaux rapports entre science et société
que prend forme le mouvement de la culture scientifique et technique au début
des années soixante-dix. La crise économique conduit à transformer
des usines en écomusées (Le Creusot). Des chercheurs se lancent
dans des animations de rue («pop physique»). Des associations montent
des projets et des préfigurations de centres de culture scientifique et
technique (Grenoble). Et au début des années quatre-vingt, nombre
de ces actions sont institutionnalisées. La vulgarisation se médiatise
et devient «communication scientifique publique».