<
Le scientifique écrivain fonde la légitimité de la transmission
sur des travaux de recherche originaux. Mais sa nature dauteur est hétérogène
et sa qualité dauteur mal définie.
La question de lauteur se pose tout dabord au chercheur en tant que producteur
de connaissances. Voici comment François Jacob laborde dans son discours
de réception à lAcadémie française: »Messieurs,
nous sommes faits dun étrange mélange dacides nucléiques
et de souvenirs, de rêves et de protéines, de cellules et de mots.
Votre Compagnie sintéresse avant tout aux souvenirs, aux rêves et
aux mots. Vous montrez aujourdhui que, parfois, elle ne dédaigne pas daccueillir
aussi un confrère, plus préoccupé, lui, dacides nucléiques
et de cellules.[...] Un écrivain, un artiste peut se prévaloir dune
uvre qui lui appartient en propre. À cette uvre quil a lui-même
entièrement créée, il peut donc, à bon droit, attribuer
votre faveur. Il en va tout autrement dun scientifique. Celui-ci ne fait jamais
que poursuivre une entreprise née des efforts accumulés par les
générations précédentes.«
Le caractère cumulatif et collectif de la science distingue la création
scientifique de la création littéraire: »Dans la phase initiale
de la démarche scientifique, dans la formation des hypothèses, le
scientifique fonctionne par limagination. Après seulement, quand interviennent
lépreuve critique et lexpérimentation, la science se sépare
de lart et suit une voie différente.«
Quelques savants ont cherché à restituer les premières étapes
de la création scientifique, qui la rapprochent de la création artistique.
Henri Poincaré a raconté, lors dune conférence à
la Société de psychologie, comment il avait trouvé la démonstration
dun théorème alors quil voyageait en fiacre. Jacques Hadamard
a donné une série de cours à New York en 1943 sur ce thème.
LEssai sur la psychologie de linvention dans le domaine mathématique
a paru en français en 1959. Parmi les différents ressorts de la
création scientifique, la quête du beau est souvent mise en avant.
Pour Louis de Broglie, »à chaque époque de lhistoire de la
science, le sentiment esthétique a été le guide qui a dirigé
les hommes de science dans leur recherche«. De nombreux savants ont insisté
sur le plaisir que leur a procuré une belle expérience, une belle
formule, une belle structure ou une belle théorie. Le sentiment esthétique
nest pas le seul lien entre science et art. La création scientifique comme
la création artistique requièrent des facultés dimagination.
Comment fonctionne limagination dans la science? Lastrophysicien Evry Schatzman
voit dans lassociation didées lélément essentiel qui déclenche
la découverte scientifique. La question de limagination dans la science
a beaucoup préoccupé Gerald Holton, qui lui a consacré plusieurs
ouvrages, en sappuyant sur lhistoire de la physique. Dans un livre récent,
qui est centré sur la figure dAlbert Einstein, il distingue trois composantes:
limagination visuelle, limagination métaphorique et limagination thématique.
Cette dernière fonctionne à partir de schèmes préexistant
à la compréhension des phénomènes, que Holton appelle
»themata«. Nous y reviendrons plus loin.
Parmi les aspects les plus connus de la pensée dEinstein figure la place
quil attribuait à limagination dans la création scientifique.
Pour Einstein, »limagination est le vrai terrain de germination scientifique«.
Citant cette phrase dans son discours de Stockholm, Saint-John Perse a fortement
exprimé la solidarité qui lie les deux voies de la création:
»Une même fonction sexerce, initialement, pour lentreprise du savant
et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de lellipse
poétique, qui va plus loin, et de plus loin? Et de cette nuit originelle,
où tâtonnent deux aveugles-nés, lun équipé
de loutillage scientifique, lautre assisté de ses seules fulgurations
de lintuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève
phosphorence? La réponse nimporte. Le mystère est commun.«
Des historiens, des philosophes et des écrivains se sont penchés
sur le mystère de la création scientifique dans le climat culturel
dune époque. Dans Les Somnambules, paru en 1959, Arthur Koestler
décrit, chez certaines grandes figures (Copernic, Galilée, Kepler),
létat transitoire dans lequel le savant est entièrement soumis
à son imaginaire. Avec Barroco, Severo Sarduy nous introduit dans
la »chambre décho« où résonnent luvre scientifique
et luvre artistique dans leur genèse commune. Plus précisément,
il analyse limpact de modèles cosmologiques sur un autre versant de la
production symbolique. En tant que science de lUnivers dans son ensemble, la
cosmologie »synthétise ou pour le moins inclut tous les autres savoirs:
ses modèles, en un certain sens, peuvent figurer lépistémé
dune époque«.»Élucider le champ symbolique du baroque,
cest y définir la «retombée» à travers lopposition
de deux formes - le cercle de Galilée et lellipse de Kepler.« Severo
Sarduy décrit la lutte opiniâtre de Galilée pour conserver
la figure parfaite du cercle et, dans lordre du discours, contre lemploi de
toute figure polysémique (allégorie, anamorphose). Il lie intimement
laspect physique et laspect rhétorique: »La métaphore est
la «retombée» du cercle -: de lorbite circulaire -, comme lellipse
(rhétorique) est la «retombée» de lellipse (géométrique)
-: de lorbite elliptique -, lespace du baroque, cest celui de Kepler.«
Notons au passage la polysémie du terme »figure« ou du terme
»forme«. Ces vocables appartiennent au lexique commun à lart
et à la science. Certains verront dans cette communauté les productions
de structures mentales identiques; dautres chercheront la synthèse dans
une théorie des formes symboliques. Toujours est-il que lon ne pourra
que suivre lhistorien des sciences Jean Dhombres lorsquil affirme: »La
science, comme lart, est créatrice de formes qui changent notre vision
du monde.« La rupture keplerienne de lexcentricité fut vécue
comme un drame par son créateur. Severo Sarduy cite les paroles mêmes
de Kepler, saisi dhorreur devant la perte du centre dans son système du
monde: »On se trouve errant au milieu de cette immensité à
laquelle on a refusé toute limite, tout centre, cest-à-dire tout
lieu déterminé.«
Cette question a été reprise par Fernand Hallyn dans son livre La
structure poétique du monde. Il y montre, en sappuyant sur une intertextualité
traversant la frontière sciences/lettres, que le mouvement exogène
de constitution des hypothèses scientifiques est très proche de
la création littéraire. Cest, pour Judith Schlangers, par la métaphore
que sancre la création scientifique dans la culture. Et daprès
Isabelle Stengers »lusage de la métaphore maintient la mémoire
de son origine. [...] lopération de métaphorisation ne cesse de
nourrir le langage naturel, de multiplier les possibilités dinterconnexion,
implicite ou explicite, entre registres distincts, et de soublier lorsque sannule
la différence entre la métaphore et sa «source».«
Pierre Laszlo rappelle lexemple de la création par Stendhal du néologisme
»cristallisation«. Chimiste, il utilise, pour décrire sa propre
discipline, la métaphore linguistique, érigée en paradigme
par la biologie moléculaire. »La métaphore la plus adéquate
pour représenter lADN [...] est linguistique: on peut considérer
quun brin dADN constitue un texte écrit avec un alphabet à quatre
lettres.«Le neurobiologiste Jean-Didier Vincent, estimant que le cerveau
fonctionne sur le mode métaphorique, suggère que la création
scientifique relève des règles de la rhétorique: »La
recherche est métaphorique, elle fonctionne par analogie. Les idées
nous viennent selon des processus qui sont pour nous ce que sont, pour un créateur
littéraire, les figures de rhétorique. Schématiquement, de
tels processus pourraient être assimilés à des tropes.«
Lastrophysicien Jean-Pierre Luminet décrit lui limage très forte
quil a eue quand, adolescent, il a lu dans une encyclopédie que lUnivers
pouvait posséder une courbure: »À la saveur des mots sest
ajoutée leur valeur métaphorique. Le «mollusque despace-temps»
einsteinien a résonné dans mon imaginaire en y faisant naître
limage pittoresque de lespace-temps comme la peau dun immense escargot striée
de lumière, variée en courbure et en formes.« Ladolescent
est devenu un spécialiste des trous noirs. Cela ne lempêche pas
de pratiquer musique et poésie, et il a pu observer lalternance des périodes
de création »comme alternent aussi le temps du «faire» et
le temps du «réfléchir» sur sa propre création.«
Dans son anthologie de poèmes inspirés par lastronomie, Jean-Pierre
Luminet reprend lidée de Saint-John Perse: »La poésie, cest
ausssi de la recherche fondamentale. Poésie et recherche exigent un même
effort de discipline et de concentration, un même goût de la formule
concise et juste - même si, pour parvenir au but cherché, les moyens
dexpression et les états intellectuels et émotionnels sont différents.«
De la phase créative à lélaboration du consensus, en passant
par lintervention des pairs pour valider les résultats, le parcours du
chercheur se rapproche de la course dobstacles. Doù la nature double
de son travail qui devient même multiple si il est chargé denseignement
et/ou dactivités de diffusion.
»Linvention première des sciences modernes, celle des sciences expérimentales,
a exigé un style de passion qui fait de lauteur un hybride singulier,
entre le juge et le poète. Le scientifique-poète «crée»
son objet, il «fabrique» une réalité qui nexiste pas
telle quelle dans le monde, mais qui est bien plutôt de lordre de la fiction.
Le scientifique-juge doit réussir à faire admettre que la réalité
quil a fabriquée est susceptible de porter un témoignage fiable.«
La création scientifique est paradoxale en ce que sa validation passe par
la disparition de toute trace personnelle, de tout artefact. Le »pseudoauteur«
scientifique doit »faire parler la nature« et seffacer derrière
elle. Lorsque par exemple, en 1615, Galilée écrit à Christine
de Lorraine à propos de ses découvertes en astronomie, il se moque
de ses opposants traditionalistes en sécriant: »Comme si cétait
moi qui de ma main avais placé dans les cieux ces choses, pour brouiller
les sciences et la nature.« À lépoque de la jeunesse de la
science, les textes, rédigés de manière très personnelle,
possèdent encore une grande fraîcheur. Par la suite, le caractère
collectif et technique des sciences marque de plus en plus lélaboration
du fait scientifique. Et aujourdhui, la technicité de la rédaction
est à limage de celle du travail en laboratoire ou au tableau noir. Une
communication pour un congrès ou la publication dun article dans une revue
spécialisée sont parfaitement codifiées. Cette épreuve
cruciale impose au scientifique de faire taire sa passion, de neutraliser son
style, de brider son imaginaire. »[Dans cette phase], je laisse limagination
au vestiaire«, dit le mathématicien Alain Connes en reprenant à
son compte la célèbre formule de Pierre Broca. »Au moment de
lécriture dun article scientifique, tout ce qui est vision est gommé«,
déclare le physicien Basarab Nicolescu. Tout ce montage technique, lié
à la spécialisation de la recherche et à la formalisation
des objets scientifiques, place la production scientifique dite primaire hors
du sens commun et hors de la culture. Les activités de diffusion, elles,
ramènent le chercheur vers le terreau culturel. Quand elles concernent
lédition, elles lui donnent une nouvelle figure dauteur, celle qualifiée
plus haut de scientifique écrivain (certains, qui trouvent le mot trop
connoté, préfèrent utiliser les termes »écrivant«
ou »écriveur«). La cinquième partie de cette présentation
décrira la visée de lauteur scientifique telle quil lexplicite
dans sa production de vulgarisation.
Voyons maintenant limpact de cette production dans le processus de création
scientifique. Cette littérature, tout à fait distincte de la littérature
scientifique spécialisée (ou primaire), intéresse aussi la
communauté des scientifiques. Ceux-ci, à la fois artisans et victimes
de lhyperspécialisation, ont constamment besoin de se ressourcer à
la fontaine des sciences, à lintérieur de leur discipline comme
dans les autres champs scientifiques. Lorsque Jean Rostand reçoit le prix
Kalinga (prix de vulgarisation décerné par lUNESCO), le 21 avril
1960, il insiste sur lintérêt de la vulgarisation pour les scientifiques:
»Elle établit un lien entre les spécialistes des diverses disciplines,
car cest bien grâce à elle que le physicien nignore pas tout de
la biologie en train de se faire, ni le biologiste de la physique.« En 1976,
Alfred Kastler, prix Nobel de physique, en donne une illustration daprès
son cas personnel: »En matière de biologie [...] mes connaissances
se limitent à la lecture de quelques livres remarquables qui posent le
problème des relations entre phénomènes physico-chimiques
et phénomènes biologiques.« Et de citer quelques ouvrages de
vulgarisation publiés entre 1969 et 1972: le livre de Jacques Monod et
la critique quen a faite Madeleine Barthélémy-Madaule, celui dAndré
Lwoff et celui de François Jacob, enfin celui du zoologiste Pierre Grassé.
Plus récemment, dans la préface dun essai, Henri Laborit rend un
hommage appuyé à ses collègues, scientifiques écrivains:
»Merci à tous ceux qui savent sexprimer, dans des termes compréhensibles
pour ce quil est convenu dappeler des amateurs cultivés, lessentiel
du contenu de leurs disciplines.«
Sans circulation des idées au-delà des frontières disciplinaires,
les chercheurs, qualifiés de »taupes monomaniaques« par Albert
Einstein, resteraient cantonnés dans leur spécialité. Georges
Canguilhem et Michel Foucault ont mis en évidence les déplacements
et transformations des concepts dans la constitution des champs scientifiques.
Les transferts de concept dun domaine à un autre participent du réaménagement
permanent de lorganisation des savoirs. Ainsi, la propagation dans les sciences
de la vie des notions de code et de programme, issues de la cybernétique
et de la linguistique, a permis lémergence du paradigme de la biologie
moléculaire. Le biophysicien Henri Atlan compare le rôle de la théorie
de linformation dans la biologie contemporaine à celui des mathématiques
en physique. Enfin pour Antoine Danchin, mathématicien devenu généticien,
»le codage est au centre même de loriginalité de la matière
vivante, et il correspond à ce quon devrait dire être une loi
biologique«. Isabelle Stengers a proposé une synthèse de la
propagation des concepts à partir dune série détudes de
cas dans un ouvrage au titre évocateur, Dune science à lautre.
Des concepts nomades.