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Lire la science /  Transmission et critique de science
 

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Écrire un livre de réflexion scientifique suppose un investissement important. Ce choix ne risque-t-il pas de se faire au détriment de la production de connaissances nouvelles? La question se pose à l’échelon individuel, mais aussi pour l’ensemble de la communauté scientifique. Deux siècles et demi après l’article de Diderot cité au début de cette présentation, l’activité de diffusion et d’interprétation de la production scientifique conserve une visée large. La maîtrise du développement scientifique ou technique est une exigence démocratique. C’est pourquoi le législateur a élargi les missions du chercheur à la diffusion des connaissances (loi d’orientation et de programmation de 1982).

Les limites de l’entreprise de vulgarisation ne peuvent effacer le fait que le savoir est fait pour être partagé, ou plus exactement, pour être approprié par ses destinataires. Même si elle doit être repensée aujourd’hui, la diffusion des connaissances vise toujours à contribuer à son essor social, économique et culturel. Elle s’adresse à la société dans son ensemble en utilisant différents registres de discours.

Dès lors, reprendre le cheminement des avancées scientifiques pour les faire partager à des non-spécialistes devient une activité aussi essentielle que l’accumulation de connaissances nouvelles. Un des plus grands noms de la physique contemporaine, Victor Weisskopf, n’hésite pas à soutenir qu’une présentation claire d’un aspect de la science moderne a plus de valeur que certains travaux de recherche et demande davantage de maturité et d’invention.

Il nous faut nous arrêter un moment sur la notion de diffusion des connaissances. La métaphore renvoie au modèle de la circulation des biens, comme l’a souligné Yves Jeanneret: »Les savoirs sont une matière première, une ressource disponible qui peut circuler, comme une denrée. D’un côté le cognitif, conçu comme un stock, de l’autre le social, abordé comme un flux.« Ce modèle ne rend pas compte des processus psychosociologiques et linguistiques. Les autres modèles (traduction d’un texte savant en langage profane, modèle social du progrès par la connaissance) ont montré également leurs limites.

Devant l’essoufflement de ses modèles traditionnels et l’évolution des conceptions éducatives, certains penseurs abandonnent l’idée d’un transfert de connaissances sur le mode »descendant«, à savoir du savant vers l’ignorant. Pour eux, une nouvelle fonction s’affirme, un nouvel espace se dessine, entre science et culture. Maurice Goldsmith et Jean-Marc Lévy-Leblond désignent cette fonction et cet espace par l’expression »critique de science«. Il s’agit pour le producteur de connaissances de faire retour sur les conditions d’élaboration, les limites de validité et, plus généralement, sur le sens d’un résultat et l’orientation d’une recherche. Cette fonction, dont on pourrait déjà trouver la trace chez d’Alembert, s’accommode mal aujourd’hui du mode de fonctionnement de la recherche. La science actuelle avance en effet sans avoir bien conscience d’elle-même

Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien théoricien, enseignant et directeur de collection, estime que »l’oubli est constitutif de la science«. Il cite le Shakespeare de Victor Hugo, dans lequel ce dernier décrit le lien que la science entretient avec la mémoire: »La science cherche le mouvement perpétuel. Elle l’a trouvé; c’est elle-même. La science est continuel-lement mouvante dans son bienfait. Tout remue en elle, tout change, tout fait peau neuve. Tout nie tout. Ce qu’on acceptait hier est remis à la meule aujourd’hui. La colossale machine Science ne se repose jamais ; elle est insatiable du mieux, que l’absolu ignore. [...] La science va sans cesse se raturant elle-même. Ratures fécondes. [...] On n’enseigne plus l’astronomie de Ptolémée, [...] la climatologie de Cléotraste, la zoologie de Pline, l’algèbre de Diophante, [...] l’anatomie de Gassendi, [...] la physique de Descartes [...].« Alfred North Whitehead a théorisé ce fonctionnement en affirmant: »Une science qui hésite à oublier ses fondateurs est condamnée à la stagnation.« Pour Jean-Marc Lévy-Leblond, ce programme d’amnésie de la science est devenu contre-productif: »l’amnésie acceptée, voire revendiquée, de la science, qui lui a si bien réussi jusqu’ici, risque maintenant de lui valoir de graves mécomptes. Du seul point de vue de ses exigences propres, par rapport au seul critère de l’accroissement des connaissances, le déclassement accéléré de ses productions à l’état de rebut ne peut qu’aggraver l’inflation déjà menaçante de la production, favoriser le phénomène, courant dans les disciplines de pointe, des modes éphémères et conduire les travaux de recherche à la superficialité.«

»L’ambition qu’affiche la recherche scientifique d’accumuler des résultats sur un rythme toujours plus rapide, sa prétention à un progrès accéléré et indéfini laissent peu de temps et de moyen à la réflexion critique interne.« Comme »la science a oublié son passé et ne peut donc qu’être aveugle sur son avenir«, il faut retrouver dans la pratique de la science »l’idée même d’histoire et donc de mémoire«. L’historienne des sciences Bernadette Bensaude-Vincent rejoint ce point de vue et suggère que les jeunes chercheurs suivent des cours de »gestion de la mémoire«.

Pour ce qui concerne l’enseignement secondaire, Jacques Roger regrette que le temps manque au lycée pour développer la culture scientifique. Hubert Gié va plus loin. Selon lui, l’enseignement scientifique détourne les jeunes de la science, par excès de dogmatisme, rigidité de la démarche, primat du formalisme, manque d’ouverture aux dimensions culturelles des sciences.

À lire Le Problème de la culture générale publié en 1932 par Paul Langevin, on est frappé par la similitude du diagnostic: »L’enseignement dogmatique est froid, statique et aboutit à cette impression absolument fausse que la Science est une chose morte et définitive.«

Le programme La Main à la pâte concernant l’enseignement des sciences à l’école primaire et les réflexions engagées récemment sur l’enseignement secondaire pourraient constituer un nouveau départ et un nouvel appui pour une approche culturelle des sciences.