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Lire la science /  D’une science communiquée à une science transmise
 

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«Je distingue deux moyens de cultiver les sciences: l’un, d’augmenter la masse des connaissances par des découvertes; l’autre, de rapprocher les découvertes et de les ordonner entre elles, afin que plus d’hommes soient éclairés et que chacun participe selon sa portée à la lumière de son siècle.» Ainsi Diderot présente-t-il les deux volets de l’activité scientifique. La visée politique fonde d’emblée l’entreprise de divulgation dont l’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers est le parangon. D’une part, son ambition est d’offrir au lecteur des outils au moyen desquels il pourra interpréter le monde, ainsi que la place qu’il y occupe et la fonction qu’il y remplit. Le style est accessible à un public relativement large. D’autre part, l’Encyclopédie vise non seulement à transmettre des savoirs, mais à les organiser entre eux, pour en faciliter l’appropriation. Les hommes de science du XVIIIe siècle étaient aussi philosophes (d’Alembert), écrivains (Buffon) ou hommes politiques (Condorcet). Buffon, directeur et coauteur de l’Histoire naturelle, fixe les règles de l’écriture scientifique de divulgation. La formalisation de la théorie newtonienne de l’attraction universelle ne rebute pas Voltaire et madame du Chatelet. Ceux-ci s’efforcent de la propager en France, dans un milieu où domine la mécanique de Descartes.

C’est l’aurore de la science et le triomphe du rationalisme. Philosophes et gens de lettres se font les mentors d’une science qui promet d’expliquer le monde. Le progrès des connaissances au siècle suivant laisse croire un moment à des savants comme Berthelot ou lord Kelvin qu’il ne reste plus aux sciences physiques qu’à «ajouter quelques décimales». Mais les grandes crises que traversent la physique et les mathématiques dans la première moitié du XXe siècle ébranlent l’assurance des scientifiques. À mesure qu’elle progresse (certains préfèrent parler de progression plutôt que de progrès), la science découvre la complexité du monde. En repoussant l’horizon de l’ignorance, la science découvre des abîmes d’inconnaissance. À la manière d’une sphère dont le rayon augmenterait indéfiniment, la surface qui sépare le connu de l’inconnu croît sans cesse. Par ailleurs, l’extension indéfinie du champ d’investigation de la science ne sert plus, ou plus seulement, le projet d’éducation sociale. De plus, la raison scientifique n’a pas fait taire les sirènes de l’irrationnel. Une autre cause de désenchantement réside dans le fait que le rôle de la science s’est considérablement modifié avec le développement des technosciences. Le savant d’hier était homme de culture, le chercheur d’aujourd’hui est homme de technique. De plus en plus de scientifiques éprouvent au fond d’eux-mêmes un sentiment de nostalgie pour le siècle des Lumières, quand science et philosophie se prêtaient main forte dans l’élaboration et la diffusion des connaissances. Le rythme des avancées scientifiques et techniques est tel actuellement, que la société les reçoit comme mythes ou comme «boîtes noires». Ne parvenant pas à les intégrer à la culture, elle se trouve désarmée face aux avatars du scientisme comme à ceux de l’antiscience.

Si, comme l’a affirmé Galilée, le livre de la Nature est écrit en langage mathématique, les hommes peuvent se refuser à le déchiffrer. Depuis longtemps, des voix ont exprimé l’horreur que leur inspire une Nature mathématisée. Goethe s’oppose à Newton dans sa théorie de la couleur. Et avec Chateaubriand, qui voit dans la science une entreprise de destruction et de mort, se lève un «front antiscientifique». Cette tendance se manifeste encore aujourd’hui. Des philosophes contemporains voient dans le projet cartésien («nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature») la source de tous nos maux. Ils dénoncent la barbarie scientifique et technique, ou annoncent «la grande implosion». En fait, la plupart des philosophes se tiennent désormais à l’écart de la marche des sciences. Toutefois certains, comme Dominique Lecourt, s’efforcent de renouer le dialogue: «Il est grand temps de réouvrir la question de l’union de la science et de la philosophie. On aura compris que cette question ne relève pas de l’épistémologie: c’est l’une des questions névralgiques ou, si l’on veut, stratégiques de la modernité.» Cet effort pour repenser la science paraît d’autant plus nécessaire que les objets sur lesquels elle travaille perdent de leur matérialité et que le lien avec le réel ne renvoit plus guère à une perception, ce qui favorise une appréhension de la science comme mythe.

Si l’on en croit Paul Caro, le contenu de la science contemporaine ne diffuse vers la société «que s’il y est porté par la défroque reconvertie d’un mythe». En exploitant les espoirs qu’elle suscite et les peurs qu’elle ravive, les médias ont tendance à mythifier la science. Prométhée et Pandore, Faust et Frankenstein continuent d’accompagner nos images de la science. De plus, les médias s’attachent plutôt à ces aspects spectaculaires et éphémères. On privilégie alors les dernières avancées scientifiques en négligeant de les replacer dans leur contexte historique. Jacques Roger résume bien la situation :«Les médias apportent de plus en plus d’informations sur les résultats de la recherche. Mais il manque ce qui permet de les comprendre, notamment lorsque surgit une grande controverse». Il en conclut: «Il est important que les scientifiques expliquent leurs systèmes de référence, leurs règles [et leurs] méthodes, ce qui fonde leur comportement intellectuel. Cela peut s’expliquer sans que soit nécessaire d’entrer dans les détails».

Dans ce contexte, toute tentative pour ouvrir un espace culturel entre science et société doit être encouragée. Parmi les champs culturels explorés en France à partir des années soixante-dix, celui de l’édition s’est maintenant stabilisé. Il constitue aujourd’hui un foyer de rayonnement de la pensée scientifique sur ses différents registres. À cet égard, le livret Lire la science veut témoigner du renouveau de l’édition française de vulgarisation. Nous avons choisi de faire une place de choix aux scientifiques, car ils représentent un moteur essentiel de cette évolution. «S’il existe des écrivains et des journalistes qui sont des vulgarisateurs professionnels, il y a de plus en plus de véritables scientifiques qui ont l’ambition de faire partager leur savoir», estime Jean Jacques, l’un des meilleurs représentants contemporains de l’écriture scientifique de vulgarisation.

Le scientifique écrivain (vocable retenu ici pour désigner les scientifiques produisant articles et livres à diffusion large) est une figure ambiguë et attachante, qui mérite que l’on s’y attarde un peu. Si certains scientifiques, comme Jean Rostand, ont produit une œuvre littéraire autonome, ils se gardent de placer sur le même plan les ouvrages de divulgation scientifique, de même qu’ils séparent nettement ces derniers des écrits de recherche. Le scientifique écrivain ne se présente alors jamais seulement comme écrivain. Hubert Reeves déclare, dans l’introduction de Patience dans l’azur, s’être méfié du style et avoir résisté à la tentation de polir les phrases, de faire «littéraire». À l’opposé, Jean Jacques, ancien chimiste et compagnon des surréalistes, accorde une grande attention au style dans ses écrits de vulgarisation. Le biologiste Jacques Ninio s’avoue un modèle littéraire, Raymond Queneau. Pour lui, il est plus contraignant d’écrire un texte de vulgarisation qu’un article spécialisé. La plupart des scientifiques écrivains se reconnaîtraient sans doute dans la caractérisation que donne de lui-même l’auteur de Savants et Ignorants: un auteur «qui se veut plus scientifique qu’écrivain». Ils accepteraient aussi d’être rassemblés sous l’étiquette de «scientifiques de métier aimant faire partager aux autres ce qu’il y a de fort et beau dans leur discipline», selon la formule de Sephen Jay Gould.

Occupé à écrire pour un large public, le savant reste sous le regard de ses pairs. Un peu à la manière du chercheur «déviant», il risque d’être rejeté en marge de sa communauté, comme bien des vulgarisateurs issus du sérail. L’auteur exprime souvent l’instabilité de sa position dans une partie liminaire de l’ouvrage, et ses hésitations mêmes le rendent attachant au lecteur. Cette situation très particulière le conduit à baliser le terrain, à dresser une scène pour un projet d’écriture. Ce projet repose sur une intention, celle de transmettre. Non pas transmettre un patrimoine à conserver pour les générations futures, mais plutôt transmettre une synthèse provisoire, permettant aux hommes de réaménager en permanence leur rapport au monde. Et en ce sens, transmission suppose à la fois acquisition et interprétation.«

Le physicien Pierre-Gilles de Gennes confesse: »La mélancolie de nos sciences, c’est la difficulté de transmettre.« En paraphrasant Régis Debray, nous suggérerons que si les chercheurs communiquent, il est plus rare qu’ils transmettent. Il ne peut y avoir transmission sans quête de sens. François Lurçat donne en exemple aux physiciens l’attitude de Niels Bohr, le créateur, avec Werner Heisenberg et Erwin Schrödinger, de la mécanique quantique. Désirant ardemment dégager le sens des nouveaux formalismes, celui-ci se demandait constamment comment on pouvait »dire à d’autres hommes ce que nous avons fait et ce que nous avons appris«. Sa pensée était animée par la philosophie, et de manière plus spécifique par l’idée d’une profonde unité de la connaissance. À la même époque, on retrouve chez Paul Langevin cette préoccupation d’intégrer à la culture les développements les plus déroutants de la »crise générale de toute la physique«. La transmission ne conserve pas; elle renverse les idées reçues, tout en laissant ouvert le questionnement. Le généticien Philippe Kourilsky parle de »transmission du doute«.

Parmi les aiguillons qui poussent les scientifiques à transmettre, il faut évoquer le sentiment d’incompréhension. Philippe Kourilsky, qui fut directeur du CNRS, considère que »règne de façon latente et diffuse une sorte de malentendu fondamental«. Rejetant parfois l’extraterritorialité qu’ils cultivent par ailleurs, les chercheurs ont besoin d’un exutoire à ce sentiment d’incompréhension. Les Nobel se récrient: »Nous se sommes pas des oracles«, »Les savants ne sont pas des fées«. Mais l’incompréhension ne vient pas seulement du public le plus large. Les scientifiques ne reconnaissent pas toujours la nature de leur travail dans les analyses qu’en donnent les philosophes, les historiens ou les sociologues. Quand l’occasion se présente, de lever ce qu’ils considèrent comme un malentendu, par le moyen de l’entretien, de la conférence, de l’article, voire du livre. De plus en plus sollicités par les éditeurs, certains scientifiques acceptent de se lancer dans une aventure d’écriture. L’expérience est hasardeuse, pour deux raisons. D’une part, elle leur demande d’adopter d’autres économie et rythme d’écriture que ceux en vigueur dans la recherche, et enfin, elle entraîne un travail de réaménagement, d’élucidation et de mémoire.