Lorsqu'il mène l'enquête sur le terrain, l'ethnologue ne peut pas éviter de
se poser la question de la signification de son travail, de sa présence en ces contréeslointaines.
Et aussi la question du rapport qu'il a maintenu avec sa propre société, que, en un sens,
il a voulu fuir pour aller à la découverte d'un autre monde, d'une autre humanité.
à la fin de Tristes Tropiques, Lévi-Strauss raconte comment il se sentait envahi par les images de sa propre culture,
de sa propre civilisation, alors même qu'il se trouvait au coeur de paysages que peu de regards
avaient contemplés. Parti à l'aventure dans des contrées lointaines, n'est-ce pas,
au bout du compte, vers lui-même que l'ethnologue revient ? N'est-ce pas vers le monde auquel
il avait voulu échapper ? C'est en ce sens que Lévi-Strauss a pu dire, un jour, que tout
ethnologue écrit ses Confessions.
« Surtout, on s'interroge : qu'est-on venu faire ici ? Dans quel espoir ? À quelle fin ?
Qu'est-ce au juste qu'une enquête ethnographique ? L'exercice normal d'une profession comme les autres,
avec cette seule différence que le bureau ou le laboratoire sont séparés du domicile par
quelques milliers de kilomètres ? Ou la conséquence d'un choix plus radical, impliquant une mise
en cause du système dans lequel on est né et où on a grandi ? J'avais quitté la
France depuis bientôt cinq ans, j'avais délaissé ma carrière universitaire ;
pendant ce temps, mes condisciples plus sages en gravissaient les échelons ; ceux qui, comme moi
jadis, avaient penché vers la politique étaient aujourd'hui députés,
bientôt ministres. Et moi, je courais les déserts en pourchassant des déchets
d'humanité. Qui ou quoi m' avait donc poussé à faire exploser le cours normal de ma
vie ? Était-ce une ruse, un habile détour destinés à me permettre de
réintégrer ma carrière avec des avantages supplémentaires et qui me seraient
comptés ? Ou bien ma décision exprimait-elle une incompatibilité profonde
vis-à-vis de mon groupe social dont, quoi qu'il arrive, j'étais voué à
vivre de plus en plus isolé ? Par un singulier paradoxe, au lieu de m'ouvrir un nouvel univers,
ma vie aventureuse me restituait plutôt l'ancien, tandis que celui auquel j'avais prétendu
se dissolvait entre mes doigts. Autant les hommes et les paysages à la conquête desquels
j'étais parti perdaient, à les posséder, la signification que j'en espérais,
autant à ces images décevantes bien que présentes s'en substituaient d'autres, mises
en réserve par mon passé et auxquelles je n'avais attaché aucun prix quand elles
tenaient encore à la réalité qui m'entourait. En route dans des contrées que
peu de regards avaient contemplées, partageant l'existence de peuples dont la misère était
le prix -par eux d'abord payé -pour que je puisse remonter le cours de millénaires, je
n'apercevais plus ni les uns ni les autres, mais des visions fugitives de la campagne française
que je m'étais déniée, ou des fragments de musique et de poésie qui étaient
l'expression la plus conventionnelle d'une civilisation contre laquelle il fallait bien que je me persuade
avoir opté, au risque de démentir le sens que j'avais donné à ma vie.
Pendant des semaines, sur ce plateau du Mato Grosso occidental, j'avais été obsédé,
non point par ce qui m'environnait et que je ne reverrais jamais, mais par une mélodie rebattue que
mon souvenir appauvrissait encore : celle de l'étude numéro 3, opus 10, de Chopin, en quoi
il me semblait, par une dérision à l'amertume de laquelle j'étais aussi sensible,
que tout ce que j'avais laissé derrière moi se résumait. »
Tristes Tropiques, Plon, 1955, p.435.