Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Claude Lévi-Strauss / La pensée mythique
 

 précédent | suivant 

Cette « pensée sauvage » dont Lévi-Strauss étudie le fonctionnement tout au long de son livre, est une science du concret. Les mythes, la pensée mythique, opérent, sur le plan spéculatif, de la même manière que le bricolage sur le plan pratique : « La pensée mythique dispose d'un trésor d'images accumulées par l'observation du monde naturel : animaux, plantes avec leurs habitats, leurs caractères distinctifs, leurs emplois dans une culture déterminée. Elle combine ces éléments pour construire un sens, comme le bricoleur, confronté à une tâche, utilise les matériaux pour leur donner une autre signification, si je puis dire, que celle qu'ils tenaient de leur première destination. » Ce rapprochement entre le bricolage et la pensée mythique permet à Lévi-Strauss d'affirmer que, au fond, il n'y a pas de fossé infranchissable entre la pensée des peuples dits primitifs et la nôtre. Nous mettons en oeuvre, dans des modes de pensée auxquels nous ne prêtons pas attention ou que nous considérons comme mineurs ou secondaires, des mécanismes essentiels de l'activité mentale qui se rapprochent des opérations intellectuelles des sociétés dites primitives et s'éloignent de ce que nous croyons être la manière moderne de penser. Ce qui peut passer, dans nos sociétés, comme des croyances étranges ou des coutumes bizarres, loin de devoir être expliqué comme des survivances, des vestiges de formes de pensée archaïque, doit au contraire être considéré comme des formes de pensée toujours présentes parmi nous, qui coexistent avec des formes de pensée qui se réclament de la science. Elles nous sont contemporaines de la même manière.« Loin d'être, comme on l'a souvent prétendu, l'oeuvre d'une "fonction fabulatrice" tournant le dos à la réalité, les mythes et les rites offrent pour valeur principale de préserver jusqu'à notre époque, sous une forme résiduelle, des modes d'observation et de réflexion qui furent (et demeurent sans doute) exactement adaptés à des découvertes d'un certain type ; celles qu'autorisait la nature, à partir de l'organisation et de l'exploitation spéculatives du monde sensible en termes de sensible. Cette science du concret devait être, par essence, limitée à d'autres résultats que ceux promis aux sciences exactes et naturelles, mais elle ne fut pas moins scientifique, et ses résultats ne furent pas moins réels. Assurés dix mille ans avant les autres, ils sont toujours le substrat de notre civilisation. »

La Pensée sauvage, Plon, 1962, p.25.