Cette « pensée sauvage » dont Lévi-Strauss étudie le fonctionnement
tout au long de son livre, est une science du concret. Les mythes, la pensée mythique,
opérent, sur le plan spéculatif, de la même manière que le bricolage
sur le plan pratique : « La pensée mythique dispose d'un trésor d'images
accumulées par l'observation du monde naturel : animaux, plantes avec leurs habitats, leurs
caractères distinctifs, leurs emplois dans une culture déterminée. Elle combine
ces éléments pour construire un sens, comme le bricoleur, confronté à une
tâche, utilise les matériaux pour leur donner une autre signification, si je puis dire, que
celle qu'ils tenaient de leur première destination. » Ce rapprochement
entre le bricolage et la pensée mythique permet à Lévi-Strauss d'affirmer que, au
fond, il n'y a pas de fossé infranchissable entre la pensée des peuples dits primitifs et
la nôtre. Nous mettons en oeuvre, dans des modes de pensée auxquels nous ne prêtons pas
attention ou que nous considérons comme mineurs ou secondaires, des mécanismes essentiels de
l'activité mentale qui se rapprochent des opérations intellectuelles des
sociétés dites primitives et s'éloignent de ce que nous croyons être la
manière moderne de penser. Ce qui peut passer, dans nos sociétés, comme des
croyances étranges ou des coutumes bizarres, loin de devoir être expliqué comme
des survivances, des vestiges de formes de pensée archaïque, doit au contraire être
considéré comme des formes de pensée toujours présentes parmi nous, qui
coexistent avec des formes de pensée qui se réclament de la science. Elles nous sont
contemporaines de la même manière.« Loin d'être, comme on l'a
souvent prétendu, l'oeuvre d'une "fonction fabulatrice" tournant le dos à la
réalité, les mythes et les rites offrent pour valeur principale de préserver
jusqu'à notre époque, sous une forme résiduelle, des modes d'observation et
de réflexion qui furent (et demeurent sans doute) exactement adaptés à des
découvertes d'un certain type ; celles qu'autorisait la nature, à partir de l'organisation
et de l'exploitation spéculatives du monde sensible en termes de sensible. Cette science du concret
devait être, par essence, limitée à d'autres résultats que ceux promis aux
sciences exactes et naturelles, mais elle ne fut pas moins scientifique, et ses résultats ne
furent pas moins réels. Assurés dix mille ans avant les autres, ils sont toujours le
substrat de notre civilisation. »
La Pensée sauvage, Plon, 1962, p.25.