C'est dans son livre publié en 1962, La Pensée sauvage, que Lévi-Strauss
va s'attacher à dissoudre plus avant cette « illusion archaïque » qui nous
pousserait à croire que la mentalité primitive, et notamment la croyance en la magie,
serait une pensée simple, une pensée à peine ébauchée qui ne serait
que la première étape d'un processus, d'une évolution qui conduirait l'humanité
vers des formes plus complexes de réflexion. Loin de considérer magie et science comme
une ébauche et un achèvement, il nous faut plutôt, dit Lévi-Strauss,
les considérer comme deux modes de connaissance différents, certes inégaux
quant à leurs résultats théoriques et pratiques, mais qui, tous deux, supposent
des opérations mentales complexes. La magie est un système articulé,
élaboré.« La pensée magique n'est pas un début,
un commencement, une ébauche, la partie d'un tout non encore réalisé ; elle
forme un système bien articulé ; indépendant, sous ce rapport, de cet autre
système que constituera la science, sauf l'analogie formelle qui les rapproche et qui fait
du premier une sorte d'expression métaphorique du second. Au lieu, donc, d'opposer magie
et science, il vaudrait mieux les mettre en parallèle, comme deux modes de connaissance,
inégaux quant aux résultats théoriques et pratiques (car, de ce point de vue,
il est vrai que la science réussit mieux que la magie, bien que la magie préforme la
science en ce sens qu'elle aussi réussit quelquefois), mais non par le genre d'opérations
mentales qu'elles supposent toutes deux, et qui diffèrent moins en nature qu'en fonction des
types de phénomènes auxquels elles s'appliquent. »
La
Pensée sauvage, Plon, 1962, p.21.