A plusieurs reprises, Lévi-Strauss va s'efforcer de réhabiliter ce qu'on
appelait avant lui la « pensée primitive » ou la « mentalité
primitive » et dont il veut montrer que, en fait, loin d'être primitive ou simpliste,
elle est au contraire une pensée complexe et sophistiquée. Dès sa thèse,
en 1949, sur les Structures élémentaires de la parenté,
il s'emploie à dissoudre ce qu'il désigne sous le nom d'« illusion archaïque
», qui consiste à croire que la pensée des peuples « primitifs »
pourrait être comparée à la pensée des enfants dans nos sociétés.
Cette manière de voir ressortit à une vision naïvement évolutionniste qui
consisterait à imaginer d'une part qu'il y aurait eu une sorte d'enfance de l'humanité
que nous retrouverions aujourd'hui, de manière approximative ou métaphorique, dans les
sociétés primitives, et un âge adulte auquel auraient accès nos propres
sociétés ; et d'autre part que, de cette évolution générale de
l'humanité, l'enfant reproduirait les étapes principales au cours de son développement
individuel. En fait, aux yeux de Lévi-Strauss, les choses sont bien différentes :
la « pensée infantile » représente une sorte de dénominateur commun
à toutes les cultures : « Les schèmes mentaux de l'adulte divergent selon
chaque société et chaque époque, mais tous sont élaborés à
partir d'un fonds universel plus riche que celui dont dispose chaque société
particulière. » Chaque enfant apporte donc avec lui, en naissant, la somme
totale des possibilités culturelles parmi lesquelles une société et une culture
ne feront que choisir quelques-unes pour les retenir et les développer : « Par
rapport à la pensée de l'adulte, qui a choisi et qui a rejeté conformément
aux exigences du groupe, la pensée de l'enfant constitue une sorte de substrat universel, à
l'étage duquel les cristallisations ne se sont pas encore produites, et où la communication
reste possible entre des formes incomplètement solidifiées. » C'est pourquoi
nous avons souvent l'impression de retrouver, dans les possibilités non sédimentées de
l'enfance, des ressemblances avec les formes culturelles de sociétés différentes des
nôtres -« illusion subjective » selon laquelle les moeurs éloignées des
nôtres nous apparaissent puériles. Mais il nous faut alors penser que, à l'inverse,
ce sont nos moeurs et nos coutumes qui apparaissent puériles à ceux qui les regardent de
l'extérieur.« Quand nous comparons la pensée primitive et la
pensée infantile, et que nous voyons apparaître tant de ressemblances entre les deux,
nous sommes donc victimes d'une illusion subjective, et qui se reproduirait sans doute pour des adultes
de n'importe quelle culture comparant leurs propres enfants avec des adultes relevant d'une culture
différente. La pensée de l'enfant étant moins spécialisée que celle
de l'adulte, elle offre, en effet, toujours à celui-ci, non seulement l'image de sa propre
synthèse, mais aussi de toutes celles susceptibles de se réaliser ailleurs et sous d'autres
conditions. Il n'est pas surprenant que, dans ce "panmorphisme", les différences nous frappent
plus que les similitudes, si bien que, pour une société quelconque, ce sont toujours ses
propres enfants qui offrent le point de comparaison le plus commode avec des coutumes et des attitudes
étrangères. Les moeurs très éloignées des nôtres nous
apparaissent toujours, et très normalement, puériles. Nous avons montré la
raison de ce préjugé, qui ne mériterait d'ailleurs ce nom que dans la mesure
où nous refuserions de nous rendre compte que, pour des raisons aussi valables, nos propres
coutumes doivent apparaître sous le même jour à ceux qui les observent du dehors.
»
Les Structures élémentaires de la parenté,
Mouton, 1967, p.110.