Mais dès sa dix-septième année, Lévi-Strauss
se passionna pour la politique. Très engagé à gauche et
militant dans les rangs socialistes, il se mit à lire Marx, qui allait
le marquer très profondément et dont l'influence allait perdurer bien
après qu'il se fut détaché de la politique. Dans l'oeuvre de Marx,
Lévi-Strauss n'a cessé de voir, et continue de voir, une incitation à
considérer que, dans le domaine des sciences sociales, l'analyse doit passer par la
construction de modèles théoriques qui permettent d'appréhender la
complexité du réel à partir des structures qui l'organisent et non par
la simple observation des données de l'expérience.
« Vers ma
dix-septième année, j'avais été initié au marxisme par un
jeune socialiste belge, connu en vacances et qui est aujourd'hui ambassadeur de son pays à
l'Étranger. La lecture de Marx m'avait d'autant plus transporté que je prenais pour
la première fois contact, à travers cette grande pensée, avec le courant
philosophique qui va de Kant à Hegel : tout un monde m'était
révélé. Depuis lors, cette ferveur ne s'est jamais démentie et
je m'applique rarement à débrouiller un problème de sociologie ou
d'ethnologie sans avoir, au préalable, vivifié ma réflexion par quelques
pages du 18 Brumaire de Louis Bonaparte ou de la Critique de l'économie politique.
Il ne s'agit d'ailleurs pas de savoir si Marx a justement prévu tel ou
tel développement de l'histoire. À la suite de Rousseau, et sous une
forme qui me paraît décisive, Marx a enseigné que la science sociale
ne se bâtit pas plus sur le plan des événements que la physique à
partir des données de la sensibilité : le but est de construire un modèle,
d'étudier ses propriétés et les différentes manières dont il
réagit au laboratoire, pour appliquer ensuite ces observations à
l'interprétation de ce qui se passe empiriquement et qui peut être fort
éloigné des prévisions. À un niveau différent de la
réalité, le marxisme me semblait procéder de la même façon
que la géologie et la psychanalyse entendue au sens que lui avait donné son
fondateur : tous trois démontrent que comprendre consiste à réduire un
type de réalité à un autre ; que la réalité vraie n'est jamais
la plus manifeste ; et que la nature du vrai transparaît déjà dans le soin qu'il
met à se dérober. Dans tous les cas, le même problème se pose, qui
est celui du rapport entre le sensible et le rationnel et le but cherché est le même :
une sorte de super-rationalisme, visant à intégrer le premier au second sans
rien sacrifier de ses propriétés. »
Tristes Tropiques,
Plon, 1955, p.62.