« Ma carrière s'est jouée un dimanche de l'automne 1934, à
9 heures du matin, sur un coup de téléphone. » C'est ainsi que l'on
devient ethnologue presque par hasard.En 1934, Claude Lévi-Strauss a 26 ans quand le
directeur de l'École normale supérieure lui demande s'il veut partir enseigner
à l'Université de São Paulo. Claude Lévi-Strauss acceptera et il
s'installera au Brésil en 1935. Mais sans doute ce départ soudain pour
l'Amérique du Sud correspondait-il à l'appel d'une vocation dont
Lévi-Strauss avait commencé de ressentir les signes précurseurs dans
sa jeunesse. Il raconte, dans Tristes Tropiques, comment, étudiant
en philosophie, il se sentit très vite rebuté par cette discipline qui
lui apparaissait comme une vaine gymnastique intellectuelle coupée de la richesse
du réel et desséchante pour l'esprit. D'où l'intérêt porté
à la sociologie, mais aussi à l'ethnographie, dont il fit la découverte
décisive en lisant, au début des années trente, le livre déjà
ancien de Robert Lowie, intitulé Primitive Society. « Ma carrière
s'est jouée un dimanche de l'automne 1934,
à 9 heures du matin, sur un coup de
téléphone. C'était Célestin Bouglé, alors directeur de
l'École normale supérieure ; il m'accordait depuis quelques années une
bienveillance un peu lointaine et réticente : d'abord parce que je n'étais pas
un ancien normalien, ensuite et surtout parce que, même si je l'avais été,
je n'appartenais pas à son écurie pour laquelle il manifestait des sentiments
très exclusifs. Sans doute n'avait-il pas pu faire un meilleur choix, car il me demanda
abruptement : Avez-vous toujours le désir de faire de l'ethnographie ? -Certes ! -Alors,
posez votrecandidature comme professeur de sociologie à l'Université de ão Paulo.
Les faubourgssont remplis d'Indiens, vous leur consacrerez vos week-ends. Mais il faut que vous donniez
votre réponse définitive à Georges Dumas avant midi. »
Tristes Tropiques, Plon, 1955, p.49.