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Lettres françaises / Les états de la création typo-graphique contemporaine en France de la fin de la seconde guerre mondiale à l'an 2000
 

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Deuxième état : hier

Les anciens créateurs d'avant-guerre, comme Cassandre ou Jacno, se consacrent à la politique des images de marques commerciales ou culturelles (logos, typos, symboles). Ils trouveront comme Jacno un nouveau support à leurs créations avec la lettre-transfert (en décalcomanie).

Le développement du phototitrage pour la pub offre à de nombreux « graphistes » passionnés par le dessin de la lettre des possibilités de création plus ou moins éphémères. Hollenstein en regroupe un certain nombre, dans les années soixante-dix. Voici les Chante, Larcher, Alessandrini & les autres, nettement réorientés vers plus de fantaisie sous l'influence du pop'art & de l'op'art diffusés par les pochettes de disques. Boltana, Boton ou Mendoza restent plus traditionnels. La France ne constitue alors qu'une modeste enclave dans le jeu du marché international mené par les anciennes fonderies rénovées & par de nouvelles alliances (International Typeface Corporation, &c.). Le marché est alors aux mains des marchands de machines.

Pendant ce temps, à partir de 1954, aux Rencontres internationales de Lure (Haute-Provence) se créent des groupes de libres réflexions autour d'un certain nombre de grands créateurs typographes venant de toute l'Europe ; puis naît l'ATypI regroupant corporativement les fondeurs du monde occidental, les grands internationaux de la création & quelques autres.

L'enseignement, en France, reste loin de ces préoccupations malgré un net accroissement d'une profession nouvellement définie, celle des maquettistes appelés graphistes, qui sont pour la plupart autodidactes. C'est l'école suisse qui, ayant mis à profit les leçons du Bauhaus, redéfinit les règles élémentaires régissant la propreté ascétique d'une « nouvelle » esthétique industrielle qu'appliquent les Frutiger, Hollenstein, Knapp, Widmer, Meyer & autres.

En 1968 naît, marginalement au système des Beaux-Arts, le Scriptorium de Toulouse (créé par André Vernette & maintenu par Bernard Arin) qui, par la pratique de la calligraphie, sera une véritable pépinière de graphistes-créateurs-de-caractères. Cette formation se connecte, tardivement mais sûrement & d'une façon originale, au mouvement issu des travaux d'Edward Johnston implanté en Europe - sauf en France - depuis le début du siècle. Le Scriptorium disparaît du circuit officiel alors que se créé (avec la participation de Ladislas Mandel & José Mendoza) l'Atelier national de création typographique, annexé à l'Imprimerie nationale puis à l'École nationale supérieure des arts décoratifs (sous la responsabilité de Peter Keller).

 

Troisième état : aujourd'hui

 

Du côté de la formation spécifique ? Une nouvelle génération de créateurs typographes se prépare, aujourd'hui, à l'École Estienne (avec Frank Jalleau & Michel Derre) & dans quelques autres écoles (avec Jean-François Porchez) qui ont pris enfin conscience des enjeux d'une telle formation. Reste toujours en suspens le problème de la formation des maîtres. L'université, après avoir attribué quelques doctorats à des professionnels en fin de parcours (Blanchard, Peignot, Jacno, Ponot, Richaudeau) a quelque difficulté pour faire progresser la recherche dans le domaine de la typo-graphie appliquée aux technologies nouvelles.

On forme des informaticiens, certes ! mais la typo-graphie informatique nous oblige à faire d'autres constats.

D'abord une nouvelle récupération & adaptation des prototypes du « musée » dans des versions toutes plus (in)fidèles les unes que les autres malgré une trompeuse garantie de label d'authenticité. Il est cependant bien normal que notre temps ait, à son tour, sa propre vision de l'histoire & ses propres hypothèses pour répondre à la demande d'un tourisme typo-graphique (publicitaire) avide de pittoresque & d'images de marque à consommation rapide. Ce tourisme post-modern recycle indifféremment les avant-gardes & les arrière-gardes du début du siècle, les graphies ultra-personnelles aussi bien que folkloriques. Il existe aussi des manipulations génétiques produisant quelques monstres & autres curiosités.

Chaque création inclut presqu'obligatoirement les variables visuelles (maigre, demi-gras & gras, sinon plus), fut-ce au détriment des formes dont les « raisons historiques » d'usage deviennent de plus en plus floues. En effet que peut signifier un Garamond extra-bold qui se rapproche dangereusement d'un Cooper Black ? Il y a là une perte du sens social (connotation) au profit de sens nouveaux qui se font en fonction des nouvelles formes & des nouvelles couleurs, hors l'usage habituel, c'est-à-dire hors la reconstitution historique ; tout comme dans les mises-en-scène contemporaines des pièces « classiques » où l'interprétation l'emporte sur un anachronisme provoquant. Les références des associations mentales ne sont plus les mêmes ; leur environnement culturel a radicalement changé.

La loi d'adéquation du texte & de la typo-graphie (formulée par Pelletan en 1896 pour mettre fin, dans le livre, à toutes sorte de promiscuités) est remise en question par la loi des contrastes optiques (oppositions formelles généralisées). Cette dernière loi est ancienne & assez minutieusement codée en ce qui concerne l'usage des capitales ou des italiques. Elle devient prépondérante avec l'usage des gras & des « bâtons » de la pub entraînant des conséquences qui, en typo-graphie, se présentent sous la forme particulière que j'appelle « les packs de la totale typo-graphie.» Ceux-ci trouvent leur correspondance dans ce que les psycho-sociologues de Palo-Alto ont appelé la « communication paradoxale.» Aujourd'hui, au contraire de la formule réductrice (de 1950) du « style suisse international » à un seul caractère baton (Akzidenz grotesk, Helvetica, Univers), le multistyle allie les contraires serif/sans serif, voire semi-serif, semi-sans, courrier & autres, ce qui n'empêche pas la prolifération des variables visuelles telles qu'on les voit se mouvoir dans les Adobe Multiple Master, par exemple.

Dernier état de la question, l'investissement d'autres supports. La totale typo-graphie est du même ordre que les hyper-textes, dont les hyper-liens envahissent le nouvel espace-réseau des cd-rom & de l'internet. La typo nomade, la typo en mouvement créé un champ d'expérimentation au-delà de ce que le cinéma & la télévision ont pu inventer. La typo sur écran a lieu dans un espace qui, dans une large mesure, nous invite à rêver d'un nouveau passage du Nord-Ouest.

Nous regardons avec beaucoup de joie & d'intérêt le spectacle magnifique de tous ces caractères anciens & nouveaux qui appareillent dans les pages qui suivent, tout fiers d'exister & pleins d'une impatience folle d'arriver on ne sait trop où.

Gérard Blanchard, chercheur en typographie
Doctor Honoris Causa es Arts.