Les fictions brèves que ce livre a mises en perspective présentent
à la fois des aspects partagés et des solutions individuelles. Les
aspects partagés sont la qualité et linventivité; la
présence du sujet et du «je»; le plaisir de limaginaire
et du «romanesque». Les solutions individuelles sont la revigoration
du passé et la mémoire du passé dans le présent; les
essais de nouveaux modes narratifs, la présence de formes, le jeu du bref
et du long dans le fragmenté; la présence de manières et
décritures, y compris le retour affiché de la rhétorique.
Faut-il sen souvenir, la forme et la subjectivité sont historiquement
les deux lignes de force de notre littérature.
Arrivé à ce point, on ne peut manquer de remarquer que chez de nombreux
peintres et plasticiens, une tendance parallèle de réinscription
dans lhistoire sengage au début des années quatre-vingt
(y compris en Europe): retour au métier perdu, à linspiration
personnelle du sujet, à des formats et techniques anciens, à la
référence à des âges dor de la peinture (du quattrocento
au XVIIIe siècle) par un grand saut en arrière par-dessus lamnésie
en chaîne avantgardiste. Ce saut en arrière est assez similaire de
la suture des temps opérée par les écrivains qui renouent
le fil avec lhéritage littéraire en ramenant, des âges
dor naissants de lantiquité et du moyen âge, jusquau
XVIIe siècle, le ferment déléments propres à
nourrir leurs choix esthétiques. Ces âges dor sont antérieurs
à lomnipotence du roman, «anté-roman», et peut-être
cet «anté-roman» serait un «anti-roman», entendu le
roman paradigme de luvre littéraire depuis le XIXe siècle.
Le retour du passé dans une fiction brève florissante signifierait
ainsi le rejet pratique, en acte, du roman codifié que demande le marché,
aussi bien que du récit moderniste squelettique. Il signifierait aussi
que le Nouveau Roman et vingt ans dhyperthéorisation quelque peu
terroriste auraient glacé laccès au «roman-somme».
Le peintre Paul Klee proposait d«apprendre cette
façon particulière de progresser qui consiste à retourner
à lantérieur, doù procède ce qui est à
venir», comme on revient sur ses pas lorsquon se trouve dans
une impasse. Cette notion à long terme de renaissance qui est à
luvre ici soppose au canon avantgardiste à court terme
de progrès par rupture.
Et sil sagissait dans cet aggiornamento
de réponses à une situation historique nouvelle? La difficulté
des Nouveaux Romanciers à raconter ou à commencer des histoires
était ancrée dans la rupture symbolique de lhumain née
de la deuxième guerre mondiale, avec ses génocides et la peur nucléaire,
cest-à-dire avec lhorizon de fin prochaine de notre histoire
qui a été le nôtre dans les décennies 1950-1970. La
littérature a transcrit un piétinement dans un présent terrorisé
et une amnésie du sujet, faute de futur. Lépoque qui souvre
en Europe sort de ce deuil et de cet horizon de fin de lhistoire. Notre
réinstallation dans les histoires signifie notre réinstallation
dans lHistoire et dans lécoulement du temps: un fil se renoue.
Lavenir qui se rouvre, rouvre le passé et permet à nouveau
la narration porteuse de sens.