Ce repositionnement denjeux esthétiques de formes et de solutions
narratives se poursuit par divers traits qui apportent un éclairage comme
de biais sur des tendances de la littérature contemporaine.

1 LIrréalisme
Les fictions brèves contemporaines présentent une fréquence
surprenante de divers modes dirréalisme: à côté
de la science-fiction qui, dans ses meilleures marges, vient à mi-chemin
du fantastique et du noir (Une mort bien ordinaire,
recueil de Jean-Pierre Andrevon), le fantastique de situation (Les
Archers de larrière-monde, nouvelle du recueil Histoires
à mourir debout de Marcel Schneider; Le Pont
renversé, nouvelle du recueil Mirabilia,
dHubert Haddad) «emporte» le lecteur par un flux narratif qui
mêle mots et images.
Le fantastique fantasmatique, nourri de tradition française ou européenne,
peut reprendre la métaphore du voyage assimilé à la vie (Je
suis le gardien du phare, recueil dÉric Faye). Il joue aussi
sur des situations d«entre-deux», de passage et déchappée
dans un autre monde, dans une sorte dincertitude métaphysique (Le
Jardin dans lîle, recueil de Châteaureynaud), ou dénigme
au principe du monde (Le Jour de ma mère, novella
de Joël Schmidt). Il va jusquau réalisme fantastique dinspiration
sud-américaine qui mêle le rêve, le meurtre et la folie dans
les contes de lArgentine Gloria Alcorta (Le Crime de
Doña Clara, recueil) ou jusquau réalisme magique de
Dominique Mainard (Le Grenadier, recueil).
Issue elle aussi de linconscient (Dodie la mer,
nouvelle du recueil Villégiatures, de Christiane
Rolland-Hasler: une fillette voit la mer dans la ville), linquiétante
étrangeté met en jeu des objets (Avoir sommeil,
recueil de la Russe Luba Jurgenson), la nature, le corps, pris dune vie
incontrôlable (La Vie rêvée, recueil
de René Belletto), ou encore dans Douce-amère,
recueil de Maurice Pons, des présences, des voix, des prémonitions,
des imprégnations de souvenirs et dimpressions qui tissent des liens
disjoints dépouvante et de grâce entre ombres et vivants. Nous
avons déjà vu laffleurement de linconscient en signes
étranges sous lapparent quotidien, chez Ludovic Janvier (recueil
En mémoire du lit). Citons aussi le surréalisme
poétique des contes courts de Marcel Béalu (Le
Bruit du moulin), et le surréalisme onirique de Gisèle Prassinos
(Mon cur les écoute, recueil).
Le merveilleux, quil soit une parabole philosophique (Voyage
au pays des bords du gouffre, recueil dAlain Nadaud) ou métaphysique
- et ce terme est à prendre au sens premier dans le recueil Lettre
de lantiméridien, de Marc Petit -, ou quil soit le merveilleux
des contes dans presque toute luvre brève de Pierre Gripari
(Contes de la rue Broca, recueil), témoigne
dun plaisir de croire et de faire accroire à lopposé
du soupçon (Le Talisman, novella de Bertrand
Visage). Le merveilleux peut être utilisé partiellement pour lancer
une situation absurde (Petites Fêlures, recueil
de Claude Bourgeyx) ou pour clore une scène de dialogue par intervention
dun deus ex machina (Nouveaux Rendez-vous au métro
Saint-Paul, recueil de Cyrille Fleischman): autant de faces du retour du
romanesque et du plaisir de la fiction, mais de plus en plus empreints dune
réserve de vraisemblance à la mesure de leur banalisation. Témoin,
lallègement de lirréalisme chez Pierrette Fleutiaux,
qui passe du fantastique de situation dans les années soixante-dix (Histoire
du gouffre et de la lunette, recueil) au surnaturel passager dans le quotidien
(Sauvée!, recueil) dans les années quatre-vingt-dix.
La fantaisie, mélange dirréalisme et dinsolite dans
le quotidien, est depuis longtemps la marque de conteur de Daniel Boulanger (recueils
LEnfant de bohème; Fouette,
cocher!). Ses personnages farfelus et provinciaux et ses intrigues absurdes
rapprochent parfois ses histoires dun comique de théâtre. La
nécessité y paraît moindre que dans le fantastique et le merveilleux
précités. Lhumour sy nourrit de clins dil,
à Flaubert, au nonsense de Lewis Carroll, parfois
à des romans anglais, etc. Et cependant, par leur rapidité de conversation,
leurs coq-à-lâne, leur légèreté, les textes
de Daniel Boulanger sont très «français», dune façon
qui se ramène à lavant-guerre ou à limmédiat
après-guerre.
Il se peut quaujourdhui les fictions brèves ou semi-brèves
présentent un format plus propice à lirréalisme que
le roman, dans lequel la croyance au merveilleux, au fantastique ou à la
fantaisie semble plus difficile à soutenir longtemps. Car alors que le
réalisme dans tous ses états, depuis la chosification quotidienne
jusquau «réalisme» mythologisant du roman noir ou policier,
triomphe dans le roman, lirréalisme déploie ses variations
imaginaires dans le bref. Cest inattendu. Est-ce lannonce dune
tendance plus profonde à secouer le principe de réalité?

2 Le «je»
Il est vrai que la vague autobiographique envahit aussi le format bref: par le
souvenir en «je» travaillé en recueils de nouvelles ou de textes
courts (Michel Manière, Vous souvenez-vous de moi?),
par le témoignage tendre (Éric Holder, La Belle
jardinière, recueil) ou par le «quotidien de la vie» (Une
question importante, nouvelle du recueil Trop sensibles,
de Marie Desplechin), dans la veine de ce quon nomme en Grande-Bretagne
«romans de célibataire». Mais hors de ces diverses modulations
autobiographiques brèves aux limites de la fiction, on trouve dans la fiction
brève même une multiplicité dénonciations à
la première personne: des «je», des «nous», des «on»
à postures multiples, quon rencontre jusque dans lirréalisme.
Ces «je» sont techniques. Ils paraissent sacrifier à une demande
générale de personnalisation. On hésite à attribuer
cette demande soit à un renouveau de lattente romantique de marques
doriginalité ou dauthenticité du sujet, soit à
un affaiblissement de limaginaire du lectorat, qui demanderait, par imprégnation
du reality show ou de lessor autobiographique
et biographique, un mimétisme de confession ou de vécu.
Les «je» imaginaires de la fiction brève peuvent être le
«je» héros simple du personnage qui endosse son rôle décisivement,
sans autre précaution et sans engager de dialogue avec le lecteur: par
exemple, le jeune villageois de la Mitteleuropa de la nouvelle Le
Jour de vin et de roses, dAlain Gerber; ou le demeuré de Le
Bégaiement quand jécris ça va, du recueil LAir
de riens, de Monique Jouvancy; ou les «je» du recueil La
Marée du siècle, de François Salvaing. Lauto-portrait
éclaté en textes courts de Pierre Autin-Grenier (Toute
une vie bien ratée, recueil) est moins une autobiographie quune
posture en reflet des losers de la littérature
et du cinéma américains. Les «je» héros fantastiques
ou merveilleux, ou de fantaisie sont nombreux. Et diverses combinaisons de narrateur,
témoin ou protagoniste, se retrouvent, comme dans Jeux
villageois du recueil Les Cercles dor,
de Michel Host, ou chez Roger Grenier (La Salle de rédaction;
La Mare dAuteuil, recueils), chez qui le narrateur
protagoniste, souvent «assistant», «confident», commente des
vies morcelées ou erratiques qui se croisent dans des histoires esquissées
en quelques éléments, souvent lestées dune référence
à des types (non des mythes) littéraires, et égrenées
de réflexions mélancoliques sur les ratages de vies.
Dès quarrive le «je» du conteur, on le voit à ce
quil appelle sur scène le «vous» de lauditeur: une
communication intersubjective sinstaure dans la narration. Outre des uvres
déjà citées, cest le cas des parodies de Dominique
Noguez, dans le format idéal de la novella: soit une sotie au primesaut
gidien à la façon de Paludes (Les
Deux veuves), soit, dans le «nous» de modestie universitaire,
une parodie jubilante détude universitaire (Les
Trois Rimbaud). Le «je-vous» du conteur sajoute à
lapostrophe familière et au dialogue direct avec le lecteur dans
les nouvelles de Christiane Baroche (Giocoso, ma non...,
recueil), où le discours soutient sa fonction phatique détablir
et de maintenir le contact entre le scripteur et le lecteur.
Sous la forme généralisée du «on» et du «vous»,
dun discours plus argumentatif que fictionnel, le conteur englobe le lecteur
dans une humanité commune, dans La Première
Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, recueil de
Philippe Delerm, ou aussi bien dans les textes courts à tendance philosophique
(Une petite robe de fête, recueil), de Christian
Bobin. On rencontre plus souvent le «je» de lauteur qui intervient
dans les fictions au passé pour les sortir de lhistorique et les
ramener au présent de la narration: par exemple, les courts essais-fictions
de Pascal Quignard (Petits Traités à
la façon de Pierre Nicole, XVIIe; Une gêne technique
à légard des fragments, sur La Bruyère), ou
Le Dernier des Égyptiens, de Gérard
Macé, sur Champollion. Ce processus de «passé dans le présent»,
qui rappelle lemploi esthétique de formes passées ranimées
et transformées dans un usage présent, est à lopposé
du roman historique qui plonge le présent du lecteur dans le passé.

3 Le passé dans le présent
Ces récits de mémoire qui sont des récits présents,
la mémoire esthétique de la tradition lettrée, la reviviscence
intériorisée de formes passées, que nous avons mentionnées,
se cumulent dans de nombreuses fictions brèves et font le présent
gros du passé. Le passé dans le présent est aussi dans les
récits de réflexion autobiographique de Pierre Bergounioux (Le
Grand sylvain, LEmpreinte, novellas),
dans lesquels il dit parler aux morts. Un autre mode de passé dans le présent
reste la tradition vivace des flâneurs du pays, en petits volumes de «chroniques»
(Jacques Réda, Aller aux mirabelles) ou de
«carnets de bord» (Gil Jouanard, Cest la
vie).
Si cette revigoration du passé - y compris celui du Japon - nest
pas neuve dans la littérature de notre pays, elle nen a pas moins
un visage assez particulier dans la fiction brève pour être significative.
Elle ouvre lattention sur le remuement de mémoire qui sexprime
depuis les années quatre-vingt dans la fiction longue, sous une forme brute
(romans historiques, biographies), ou littéraire (romans à héritage
affiché); ou sur linterrogation touchant à la racine de la
langue et de lêtre collectif et individuel: lantiquité
intéresse (le grec, le latin), et non seulement lantiquité
mais aussi lenfance du moyen âge, «les classiques» - tous
envisagés non pas comme normes, canons ou productions de lesprit
rejetés dans lhistoire, mais dans leur «modernité»
prise à sa naissance. On ne peut pas ne pas y voir un lien avec la redécouverte
du patrimoine qui, depuis les années quatre-vingt, a pris limportance
dune psychanalyse collective, comme si aux «Immatériaux»
amnésiques postmodernes répondaient les Lieux
de mémoire, répertoriés par Pierre Nora, dans une
interrogation de lidentité et de lorigine pour «retrouver
ses marques». Il nest pas jusquau succès populaire de
La Première Gorgée de bière et autres
plaisirs minuscules qui ne sy rattache, car Philippe Delerm y consigne
le répertoire du patrimoine du bonheur de vivre à la française.
Forme de répertoire, comme si cette période dincertitude avait
davantage soif de catalogage simple que de synthèse complexe.