1 Traces davant-garde
Bien que les avant-gardes aient disparu au tournant des années quatre-vingt,
sauf dans la poésie, le terme davant-garde reparaît en filigrane
dans le discours (Bourdieu, etc.) comme notion messianique captatrice des notions
de progrès, de nouveau. De façon générale, linvention
dans les fictions brèves ignore cette notion. Leurs auteurs disent souvent
«chercher», ou «inventer». Mais ils se réclament volontiers
dun travail dartisan, voire dune mémoire secrète
lettrée dans laquelle le dialogue ne se fait plus avec la théorie,
comme dans les années 1960-1970, mais entre auteurs du présent et
du passé.
Cependant, on trouve dans les fictions brèves des traces de lavant-garde
textuelle des décennies 1960-1970: par exemple dans les tentatives non
conclues décriture de nouvelles sur programme dordinateur de
Jean-Pierre Balpe. Dans la déconstruction textuelle affichée de
Triestine, nouvelle du recueil Le
Nouvelliste, du poète Jude Stéfan, en parenthèses,
tirets, alinéas au milieu de la phrase, syntaxe latine contractée
à la Tacite. Plus visuel et rituel dans lutilisation des effets avant-gardistes,
Denis Roche (Cinquième journée, dans
LHexaméron. Il y
a prose et prose) insère un effet de calligramme (Guillaume Apollinaire,
Lewis Carroll, etc.) dans un texte en tableaux successifs à la façon
dAlain Robbe-Grillet: le narrateur, sur un temple de montagne de Chine,
voit un nuage de moucherons suspendu dans lair.
Autre écho: les nouvelles assez longues de Bernard Comment sont composées
dune unique phrase scandée de virgules (Allées
et venues, recueil), celle de la voix mentale du héros perdu qui
ressasse, à la façon de Joyce. Assez proches, les textes dAlain
Fleischer où la répétition exhaustive de phrases a un effet
dhumour (La Femme qui avait deux bouches). Quant
aux emprunts «classiques» qui apparaissent ici ou là dans des
nouvelles policières, ils sintègrent presque dans la déconstruction
acquise de la narration: fragmenté de la narration dans une nouvelle chez
Frédéric H.Fajardie, qui rend ce quil appelle les «effets
disruptifs» dans son drame par des fragments séparés par des
astérisques (Le Loup par les oreilles). Ou
éphéméride de la transformation dun quartier chez Didier
Daeninckx (Journal sur Seine, du recueil En
marge), selon un mode déjà rencontré chez Georges
Perec.

2 Formes
Nous ne reviendrons pas sur les formes des recueils, nées en réaction
à lobligation du bouquet duvres, ni sur la libération
mentale des auteurs de nouvelles à légard du cahier des charges
implicite du journal. Mais ce changement matériel de conditions de publication
permet ceci: on rencontre assez souvent, dans les fictions brèves des années
quatre-vingt - quatre-vingt-dix, un «besoin de forme,
dun irréductible minimum de géométrie»
dont parle lAnglais Franck Kermode quand il évoque «le
pouvoir de consoler qua la forme», et qui entre dans la fonction
consolatrice de la beauté dans lart ou la littérature: ces
fictions brèves présentent parfois une forme, géométrique,
intelligible, nécessaire, et, de ce fait, unique.
Certaines formes sont issues du cheminement narratif et en restent proches. Ce
sont des formes circulaires: fin en boucle dans la novella Le
Verger, de Georges-Olivier Châteaureynaud (dans un camp dextermination,
un enfant va entrer dans les douches, dans la file des gens nus; il se sauve dans
un verger merveilleux), où la fin revient sur le début; et dans
dautres aussi, où cette forme en fin à boucle sapplique
à un instant imaginaire fort et dilaté.
Fin en spirale, où la ligne se boucle à côté du départ
de la révolution sur un autre personnage qui se substitue au premier, dans
la nouvelle Conte chinois de Pierre Gripari (un arbre
anciennement un homme raconte son histoire à un homme qui risque de devenir
semblablement un arbre); même mouvement dans la novella autobiographique
de Pierre Bergounioux, Le Grand sylvain, dont les
descriptions à caractère poétique lintègrent
dans limaginaire (ladulte narrateur, qui avait trouvé, gamin,
son premier scarabée, en cherche à nouveau avec un gosse qui trouve
un scarabée le premier); ou dans La Visite au tombeau
de mes ancêtres, nouvelle de Sylvain Jouty, etc.: la fin à
spirale sapplique à des histoires de généalogie (masculine
ici), où une voix dit «je».
Autres formes circulaires, les spirales internes des nouvelles écrites
comme des rondeaux musicaux (leitmotive de phrases ou de mots, retour de scènes).
Elles sont plus mélodiques que géométriques, mais leur ligne
simple est perceptible spatialement. On en trouve des formes modérées,
comme dans Un amour de soie (avec les rimes de
soi/de Swann dans le texte), de Claude Pujade-Renaud (nouvelle du recueil
Vous êtes toute seule?), ou dans En
courant, de Pierrette Fleutiaux (nouvelle du recueil Sauvée!),
etc. À côté de ces formes modérées de rondeau,
deux formes plus fortes: la première est Ist et Irt,
courte nouvelle de Marie Redonnet, qui part de la forme répétitive
en couplets de comptine «Am-stram-gram», de substitution des personnages
jusquà élimination finale. Elle est formaliste et poétique,
comme une petite mécanique, une boîte à musique. La deuxième
est celle que Pierre Michon utilise dans ses novellas, et dit imitée des
«vies» antiques et moyenâgeuses: les courbes (rhétoriques)
dune ligne quasi dun seul tenant et dune tension uniforme font
que le fil de la voix senroule sur lui-même et que le texte a une
forme sphérique de pelote (Rimbaud le fils
par exemple, novella). Toutes ces formes de rondeau à spirales internes
sont mentales et émotives et racontent le travail démergence
dune idée, dune émotion.
À côté de ces formes circulaires, les plus fréquentes,
on trouve des formes uniques et non reproductibles: les Histoires
en forme de trèfle, recueil de Gilbert Lascault (six trèfles
à trois dérives chacun), ou la forme (musicale) de fugue de son
recueil déjà cité, Le Petit Chaperon
rouge, partout. Il y a aussi, autre uvre formaliste qui part dune
forme, comme Ist et Irt de Marie Redonnet, la nouvelle
Bobo, de Paul Fournel, que je dirais «en X»,
construite sur vingt monosyllabes en «aille» et «ouille» (ce
quon dit quand on a bobo) croisés en X, de «vaille» à
«baille» et de «bouille» à «Vouillé»,
dans lhistoire dun culturiste malheureux, et qui en ordonnent le niveau
de langue, le rythme, le style, les personnages, lintrigue.
Autre reviviscence du passé après les «vies» novellas
de Pierre Michon, de tradition antique ou moyenâgeuse, la novella déjà
évoquée de Pascal Quignard, Les Tablettes de
buis dApronenia Avitia, dont la deuxième partie «Tablettes-journal»
reprend la forme zuihitsu décousue, fragmentée,
des Notes de chevet de Dame Sei Shônagon en
lan mil japonais, avec ses listes, scènes, pensées, évocations,
toutes titrées et séparées de grands blancs. Forme fragmentée
qui exprime de façon extra-littéraire la douleur et le temps mental
en éclats de cette sorte de «tombeau». Encore une reviviscence
du passé: autre forme nécessaire, reprise du moyen âge, la
nouvelle Le boucher Tusco, dAnnie Mignard (du
recueil à thème 7 Histoires damour),
emprunte à La Chanson de Roland son «train»
de strophes noires séparées de blancs pour tirer le temps du récit
dun amour (un étranger arrive dans un village et tombe amoureux de
la femme du boucher). Forme fragmentée si urgente par elle-même quelle
pousse les caractères et transforme lhistoire dun amour en
fatalité dune jalousie. Parce quelles sont «nécessaires»,
excepté les textes de jeu formaliste, toutes ces formes uniques sont, comme
les formes circulaires, à la fois expression plastique du sujet, et en
même temps liées à un type découlement du temps
(voire du temps mental pour les spirales internes).

3 Caractère poétique
et théâtralité des fictions brèves
Sans doute aussi pour cette même raison de support premier plus littéraire
quest lédition, les fictions brèves des années
quatre-vingt - quatre-vingt-dix se permettent assez fréquemment, par le
«travail de la prose» qui sy fait, un caractère poétique,
variable dans ses types de référence. «Le
travail de la prose est analogue à celui de la poésie»,
écrivait Stéphane Mallarmé, et le caractère poétique
des fictions brèves émane souvent dabord de la précision,
qui entraîne une luminosité du texte. Il peut venir aussi de la musicalité,
comme dans Cette année, nous, dAnnie
Saumont (nouvelle du recueil Le Lait est un liquide blanc).
Cette nouvelle très écrite et «orale» (une voix de petit
garçon raconte que «Pa et Ma traversent une mauvaise passe»)
a une musicalité de refrain: cela vient de deux leitmotive alternés,
et du retour de mots et de phrases répétés, qui donnent un
ton ténu et une cadence de chanson simple et triste. Parfois, le caractère
poétique vient dune immobilisation du temps - et on se rapproche
du poème en prose, comme dans la nouvelle Moloch,
de Le Clézio (du recueil La Ronde et autres faits
divers): dans un terrain vague, une femme accouche dans un mobile home,
surveillée par son chien-loup. Les cristallisations poétiques du
temps en tableaux symboliques et répétés dans leur formulation
dans un but d«envoûtement rythmique», se fondent en un temps
figé sur lui-même, qui compose véritablement le récit
où «rien ne se passe».
Parfois enfin le caractère poétique vient de lusage extrême
de la rhétorique déloquence, comme dans la novella en trente-six
feuillets Dieu ne finit pas, de Pierre Michon, qui
est une «vie» du peintre Goya dans le recueil Maîtres
et serviteurs: le début, de cinq feuillets, est une seule période
cadencée, en deux images symétriques, progressant par reprises antithétiques
et accumulations. Jointe aux figures rhétoriques nombreuses et à
la ponctuation, en points-virgules et deux points, qui garde le souffle de voix,
elle présente, par «envoûtement rythmique» combiné
aux images, comme dans Moloch de Le Clézio,
un caractère poétique affiché.
Par contre, la théâtralité des fictions brèves, considérée
traditionnellement comme une caractéristique du moins des nouvelles, napparaît
pas évidente, dans la mesure où les éléments qui les
rendraient théâtralisables (le «je», le héros réaliste,
ou les scènes et dialogues groupés, lunité de lieu,
le décor, laction tendue qui serve de «colonne vertébrale»)
ny figurent pas toujours, comme on a pu le voir. Et les nouvelles, novellas
et recueils (composés en réseau) qui ont été mis,
rarement en scène, ou plus souvent en espace (sans costume, et lacteur
lit le texte en jouant), ont tous subi peu ou prou, par la «théâtralisation»,
une adaptation simplificatrice, qui peut aller jusquà la refonte
complète de laction, de la temporalité, la suppression de
personnages, etc. Car le grossissement des effets et laction en «colonne
vertébrale» nécessaires à la théâtralité
ne sont pas forcément partagés par ces fictions brèves contemporaines.
Une théâtralité virtuelle serait plus immédiatement
visible dans les nouvelles noires au scalpel sur Barbès ou Clignancourt
de Marc Villard (Du béton dans la tête,
recueil). Également dans les nouvelles policières baignant dans
la mythologie du cinéma policier américain, qui jouent parfois au
pastiche (Le Ténor hongrois, recueil de Patrick
Raynal). De même les nouvelles noires mises en scène par Jean Vautrin
se réfèrent souvent à la mythologie américaine, littéraire
ou cinématographique (Dix-huit tentatives pour devenir
un saint, recueil). Ce sont des nouvelles qui continuent la tradition des
nouvelles de journal, telles que les décrit Florence Goyet pour le XIXe
siècle, nouvelles «de genre», et dun genre théâtralisable,
à cahier des charges implicite, «populaires» et exotiques - et
le marginal social est aussi exotique (Cas de figure,
recueil de Pascal Garnier). Elles sont fortement dessinées, sans ralentissement
ni digression, même quand elles sont centrées sur la peinture de
murs et datmosphère (Toutes les vies de
Natacha, recueil dAlain Demouzon). Et même si les écrivains
(M.Villard, P.Garnier, A.Demouzon) désirent parfois sarrêter
dagir et de tuer pour ressentir, voire pour parler de soi (Jaurais
voulu être un type bien; Un jour je serai latin
lover, recueils de Marc Villard). Car ici le récit dans sa tradition
originelle théâtrale, à travers sa «mise en intrigue»
chère à Paul Ricur, si complexe soit-elle en retours en arrière
et montages parallèles, court à sa fin.

4 Manières de brévistes,
manières de «longuistes»
Dans lintroduction, nous avons vu quà cause du sens péjoratif
de «court», «bref» est polysémique et porte alternativement
deux notions différentes: lénonciation (brièveté)
et la longueur, quil ny a pas à confondre. Ce nest pas
parce quon écrit une nouvelle quon serait concis. Ce nest
pas parce quon est concis quon nécrirait que des nouvelles.
Cest ainsi que les fictions brèves accueillent plusieurs modes
dénonciation:
la brièveté ou la non-brièveté.
Relevant de la brièveté, il y a le style de bréviste. Il
se situe au niveau du texte et du langage. Il peut être revendiqué
comme marque dauteur. Cest le cas, par exemple, dAnnie Saumont,
qui voit lunité de ses recueils disparates (tels que Les
voilà quel bonheur) dans son style: les inversions de langage «parlé»,
labsence de négations et de pronoms personnels, la ponctuation-écart,
la «voix» y sont autant de faits de style repérables. Style aussi
au niveau du texte et du langage dans le style néologiste à la Queneau
quon trouve dans certaines nouvelles de Jacques Fulgence (Rond-Point,
dans le recueil Pour la Saint-Ravaillac).
Relevant aussi de la brièveté, il y a lécriture de
bréviste, qui nest pas tout à fait la même chose que
le style de bréviste: l«écriture» garde une aura
de scientificité parce quelle a été le terme élu
par la sémiologie des années soixante-dix. Lécriture
se tient aussi au niveau du texte, et joue dans la mécanique du texte.
On peut le voir dans LOccupation des sols, nouvelle
déjà citée de Jean Echenoz: écriture rhétorique,
inventive, distanciée, légère, avec une vision cinétique
du récit, les personnages comme des porte-noms, peut-être une forme
de behaviorisme, reconnaît lauteur qui explique par ailleurs lécriture
comme une conduite automobile, avec les temps comme boîte de vitesses.
Si lon passe à la manière, terme emprunté à
la peinture, et dont la notion «subjective» revient après deux
décennies, cest encore autre chose. Elle est nécessaire, liée
au rapport exclusif du sujet au langage et à sa façon de sentir
le monde et dêtre au monde. On trouve dans les fictions brèves
des manières de «longuistes» - et ce nest pas un paradoxe,
comme nous lavons expliqué plus haut. Si lon reprend les deux
significations de la description (énumération/évocation),
les manières de longuistes énumèrent. Elles décomposent,
comme dans Mouches noyées, nouvelle du recueil
Le Rouge et le blanc, de Jean-Marie Laclavetine; ou
Ariane aranéide, récit du recueil Des
cours deau peu considérables, de Jean-Loup Trassard, cité
plus haut. Autres manières de longuistes, chez Pierre Bergounioux, qui
explique quil faut «diviser les choses, en considérer
successivement chaque partie quand on prétend se les représenter,
morceau par morceau», ou chez Muriel Cerf, nourrie dAlbert Cohen
(Trois surs, nouvelle du recueil érotique
Ogres et autres contes).
À lopposé, les manières de brévistes évoquent.
Elles globalisent et simplifient la vision comme par «un effet de cadre»
de camera oscura: on voit les lignes, les masses,
une composition apparaît. Cette façon de peindre se trouve chez Pascal
Quignard, dans ses fictions brèves (La Frontière,
novella), chez Annie Mignard (Grands sont les maîtres
du Haut-Knigsbourg, novella), chez Paul Fournel (Les
Grosses Rêveuses, recueil), chez Jean-Noël Blanc (On
en apprend tous les jours, recueil de textes courts). Ce nest pas
à dire quil nexiste que dun côté des manières
de longuiste et de lautre des manières de bréviste. En fait,
on pourrait dire que la manière, plus organique, plus profonde, englobe
lécriture et le style. Elle est, par un retour paradoxal dune
notion que Barthes a commencé à réhabiliter, le lieu de limplication
du corps et des sens dans lexpression écrite.