Parce que les uvres précèdent les genres, et même les
ignorent, aujourdhui certains spécialistes de la nouvelleadmettent
(René Godenne) que «du point de vue du sujet,
la nouvelle nest plus un genre typé. Dès les années
1980, il ny a plus adéquation entre théorie et pratique»;
les nouvelles ne sont plus forcément réalistes, comme on le croyait,
mais peuvent être fantastiques. Elles nont pas forcément de
chute vers laquelle le récit tendrait comme une flèche tend vers
sa cible. Elles sont parfois groupées dans des recueils tellement articulés
quils priment sur les textes quils contiennent. Et surtout, loin dêtre
courte, comme on répète que la nouvelle lest par essence,
«cest à ne plus sy retrouver: il
paraît dans les années 1990 des romans plus courts que des nouvelles».
Ce sont autant de signes de vitalité.

1 Visibilité de la novella
On aura remarqué depuis quelques années la vogue des romans brefs,
et de façon générale la tendance aux formats «légers».
Mais ces nouvelles plus longues que des romans courts, ce sont les novellas, que
je mentionnais plus haut. À létranger, et pas seulement dans
les pays anglo-saxons, ce terme est employé depuis des décennies
pour désigner un format moyen, trop long pour être appelé
encore nouvelle, trop court pour être dit roman, enfoncé comme un
«coin», un espace ouvert entre la nouvelle
et le roman (Gerald Gillespie). En France, les auteurs non seulement écrivent
des fictions de ce format moyen, mais connaissent ou emploient le terme de novella.
Il déborde lopposition nouvelle-roman, et notre goût français
pour les débats manichéens, en attirant lattention sur ces
formats semi-brefs (entre la nouvelle brève et une centaine de feuillets
de 1500 signes ou au-delà), si riches en chefs-duvre dans les
siècles passés. Jemploie à dessein le mot feuillet,
qui est une mesure précise: 1500 signes, et non le mot page, car une page
de livre peut varier dun demi-feuillet à plus de quatre, et nest
donc pas une mesure.
Ce format moyen de la novella est un lieu de liberté et dexpérimentations
de nouvelles longues, de mini-romans, de récits brefs diversement formés:
ce peuvent être un mini-roman onirique de quatre-vingts feuillets, «instant»,
comme on verra plus loin les «nouvelles-instant» (Accident
de parcours, de Roger Vrigny); une errance dans la sensation douloureuse
dune rage de dents nocturne (Le Jour où Beaumont
fit connaissance avec sa douleur, de Jean-Marie G.Le Clézio); un
conte chinois en chapitres (La Fenêtre aux ombres,
de Marc Petit); aussi bien quune «confession» bilobée (La
Cinquantaine à Saint-Quentin, confession enrichie dun Éloge
des dames et des motocyclettes, de Jacques Bens). Et tant dautres.
Ce peuvent être aussi des monstres formels qui nont pas de nom: Les
Tablettes de buis dApronenia Avitia, de Pascal Quignard, par exemple,
qui, en soixante-trois feuillets au total, composent le tombeau bifide dune
patricienne de la fin de lEmpire romain, par son journal fragmenté
(Les Tablettes), précédé dune
Vie érudite du personnage, en une coulée.
Comment appeler ces soixante-trois feuillets en deux récits? Certainement
pas un roman. Tout ce quon peut dire, cest quil sagit
dune fiction de format novella.

2 Porosité de la nouvelle
Conte, fable, récit, histoire, etc., sont, moins que des définitions,
des modalités dune fiction brève, et des façons dindiquer
la tonalité variable de son registre. Jusquau milieu des années
quatre-vingt-dix, lédition de nouvelles (brèves) isolées
était rarissime: LOccupation des sols,
de Jean Echenoz, nouvelle de sept feuillets gonflés à vingt-deux
pages dune plaquette, est une exception qui relève dune politique
(de soutien) dauteur par son éditeur.
Le format aujourdhui habituellement dévolu à la nouvelle -
par rapport à la novella ou nouvelle longue - est poussé à
la réduction par ses voies de diffusion: les revues (cinq feuillets), les
concours de nouvelles (dix), lutilisation scolaire (cinq à dix),
les lectures publiques ou théâtrales (quinze), les rares colonnes
des magazines (trois à dix). Quant aux auteurs, ils vont de quelques lignes
(dont lexemple fut, il y a un siècle, les Nouvelles
en trois lignes sur faits divers de Félix Fénéon)
à beaucoup plus, selon leur tempérament et selon lhistoire.
Ainsi on trouve des nouvelles de cinq lignes à cinq feuillets dans un recueil
de Daniel Zimmermann sur la guerre dAlgérie (Nouvelles
de la zone interdite), ou dans les nouvelles érotiques de Jacques
Sternberg (Histoires à mourir de vous). Cest
en effet chaque histoire qui demande sa longueur à lauteur.
On dit volontiers quil y a des «sujets de nouvelles» (brèves)
qui ne sont pas des sujets de romans: ce sont les «nouvelles-instant»,
comme les nommait entre les deux guerres le nouvelliste Marcel Arland, sans histoire,
mais dimpression fugace ou de sensation, et quon rencontre assez souvent
chez Christiane Baroche (Chambres, avec vue sur le passé...)
ou chez Annie Saumont (Moi les enfants jaime pas tellement).
Chez Claude Pujade-Renaud également (Vous êtes
toute seule?), ou, dans un registre plus souvent autobiographique, chez
Michèle Delaunay (LAmbiguïté est
le dernier plaisir), ou davantage encore dans les textes courts de Georges
Piroué (LHerbe tendre). Encore faut-il
voir que les «sujets de nouvelles» ne tiennent pas en général
à un argument trop mince pour un roman (un «manque dépaisseur»),
mais que souvent cest le traitement dune histoire qui en fait lépaisseur
et la différence: cest-à-dire lidiosyncrasie de lauteur,
sa vision du monde, comme le montre Proust. Ainsi dans la novella mini-roman «instant»
de Roger Vrigny Accident de parcours, qui semble un
récit de départ impossible en voiture, lindécision
du sens fait pencher pour un flash dilaté de remémoration à
linstant de la mort. Tant il faut se rendre compte que nous dépendons
dhabitudes culturelles nationales: les romans du Japonais Yasunari Kawabata
seraient souvent pris en France comme sujets de nouvelle (Les
Belles endormies, par exemple, auraient parfaitement convenu à la
veine cynique de Maupassant).
La possibilité pour la nouvelle davoir une forme la sépare
du texte court (fiction très brève à la marge du narratif).
Ainsi, pour insérer un texte court («Réveillé par la
voix qui criait dans la nuit: Maman!») dans son recueil de nouvelles Brèves
damour, sans dépareiller celui-ci, Ludovic Janvier ajoute
à la fin de son texte court une phrase quil reprend en titre (On
a crié), ce qui lui donne une forme circulaire de nouvelle. Dans
un format bref ou semi-bref, la forme et le style sont plus visibles. En conclure
que la nouvelle serait un art de la perfection, comme on le dit parfois, est dun
optimisme excessif. Les nouvelles moyennes ou médiocres sont légion
- nous en avons tous lu - et pourtant ce sont des nouvelles.

3 Transformations du recueil
Si la nouvelle ou la novella innovent par nécessité interne de lauteur,
le recueil innove par contrainte externe. Car lobligation éditoriale
du recueil provoque une gêne perceptible chez beaucoup dauteurs. Le
recueil disparate de nouvelles singulières, faites pour être lues
isolément, entraîne en effet des problèmes esthétiques
de cohabitation des uvres entre elles, qui risquent de se nuire les unes
aux autres et dengendrer un ennui de lecture par absence de lien, et donc
de sens ou desthétique globaux. (Cest le cas aussi des collectifs,
des anthologies et des «compilations» dun auteur).
Pour y remédier, léditeur qui connaît son métier
place en premier les deux meilleures (pour les critiques), et organise parfois
une dynamique dans le déroulé du recueil. Lauteur va souvent
plus loin: soit, comme Daniel Boulanger, il fait un usage interstitiel de textes
courts à thème global (par exemple la ville), qui cimentent ses
nouvelles disparates (Les Jeux du tour de ville).
Ou il reprend, comme Michel Tournier (Le Médianoche
amoureux), lancien modèle du Décaméron
de Boccace, de conversation de convives racontant chacun une histoire, pour enchâsser
des récits disparates, avec morale finale de lhistoire.
Soit lauteur abandonne le recueil disparate et rassemble ses nouvelles sous
le thème fort dun recueil que jappellerai élaboré:
ce thème fort peut être un nom, comme Romillats,
de Jacques Jouet; un sentiment: Histoires du plaisir dexister,
de Jean-Pierre Otte; une référence: le vin chez Jean-Marie Laclavetine
(Le Rouge et le blanc); une occupation: En
sortant de lécole, de Michèle Gazier; un lieu: le quartier
Saint-Paul à Paris des Juifs ashkénazes chez Cyrille Fleischman
(Rendez-vous au métro Saint-Paul); une idée
fixe: cuisiner son prochain (La Petite sauteuse, dAlain
Demouzon). Etc. Dans le recueil élaboré, le risque est que les effets,
jusquau plus infime, jouent dans la totalité de luvre
qui forme chambre décho.
Pour fuir lennui du recueil disparate, lauteur peut aussi donner à
son recueil une unité structurelle: cest le recueil que jappellerai
composé, qui présente un lieu unique et un réseau de personnages
et dobjets communs (Les Petites Filles respirent le
même air que nous, de Paul Fournel). Le recueil devient alors une
forme en soi en prenant, à son niveau global, son autonomie duvre:
lunivers est familier (Hôtel Intérieur
Nuit, de Jean-Noël Blanc), ou un personnage central passe dune
situation à une autre (les Petites fêlures dun
retraité militaire, chez Claude Bourgeyx), ou une chronique de station
balnéaire éclate en tableaux (Boulevard de
locéan, recueil de textes courts de François de Cornière).
Ainsi il y a un double format duvre, lunité de la nouvelle
dune part, le recueil comme unité dautre part.
Il arrive dans les recueils composés de textes courts que lunité
bascule otalement du côté du recueil: dans Les
Nuages au-dessus de leau, de Georges Kolebka, composés de
tableautins en reflet répartis dans les deux parties du recueil, les textes
ne se comprennent que deux par deux, quand on a réuni la paire, qui forme
alors une sorte de narration. Mais, par son parti-pris formaliste, cest
déjà ce que nous nommerions un recueil dexercices.
Ces recueils composés ont connu quelques exemples antérieurs, mais
ils se sont spontanément développés depuis les années
quatre-vingt, comme les recueils élaborés à thème,
au détriment du recueil disparate.
Enfin, le recueil que jappellerai dexercices en série ou de
gammes est formaliste, parce quil part dune forme. Et il est sérialisé
parce quil reproduit cette forme à la chaîne. Il est fidèle
à lidée de modernité textuelle des années soixante-dix.
Il sagit de longues séries de textes courts variant une scène
unique en de multiples versions: série de recettes de cocktails dans Sonates
de bar, dHervé Le Tellier; série dévocations
dune femme sur chaque vignette dune collection de timbres-poste (La
Semeuse, dans LOrchestre et la semeuse,
de Régine Detambel); série de variations dune scène
érotique dans Souvenirs alphabétiques dun
amant cosmopolite, de Patrice Cotensin, etc. Ces exercices sont uniformes
en gabarit et en ton. Le formalisme est plus divers et vivant dans Le
Petit Chaperon rouge, partout, de Gilbert Lascault, variations dhumour
sur le conte qui se croise parfois avec dautres types de récits (slogan,
Genèse, comptine, haïku, etc.). Ou dans la série dapologues
tibétains à règle décriture cryptée de
François Caradec (Le Porc, le coq et le serpent).