Je retiendrai de grandes trajectoires pour la plupart, dauteurs majeurs, dont
les textes courts sont un aspect de luvre. Ils sont tous romanciers également.

1 Le sentiment de la fin de lhistoire
et le sujet humain incertain
On se souvient de la difficulté de narration des auteurs du Nouveau Roman,
des débuts, poursuites et fins de récit difficiles, quasi impossibles
(Beckett, Pinget), ou, dans les «nouvelles» ainsi qualifiées de
Beckett, de la narration fragmentée et extrême où la voix
semble à la limite de lexpression dune expérience existentielle
(LInnommable, Comment cest, etc.).
Cela est à la fois en rapport avec la rupture symbolique de lhumain née
de la deuxième guerre mondiale, et héritier dune interrogation
du sujet: lhumour et la situation de Premier Amour, de Beckett, reproduisent
Kafka. Les nouvelles «irréalistes» de René Belletto de
cette époque (1974), récemment redécouvertes, sont dans cette
veine dhumourª de labsurde (La Vie rêvée). Quant à
Nathalie Sarraute, elle publie encore en 1980 des textes courts à voix
composées, dans sa manière (LUsage de la parole).

2 Les restes isolés du
surréalisme
Les grandes trajectoires isolées danciens compagnons du surréalisme
se perpétuent par-delà la guerre. Cest le cas dAragon
et de son Mentir-vrai, qui mêle nouvelles, débuts
de romans interrompus, récits de vie, réflexions sur lécriture,
écrits au long des années1960 et1970, dans le jeu de masque et de
vérité où il est le plus lui-même. Cest le cas
dAndré Pieyre de Mandiargues dans ses récits érotiques,
doù linspiration surréaliste ou proche de Bataille na
pas entièrement disparu (Mascarets). Cest
le cas dHenri Thomas (Les Tours de Notre-Dame,
1977).
Cest le cas enfin du Queneau des Contes et propos (1922-1971), dans lesquels
danciens restes dabsurde surréaliste cohabitent avec des jeux formels.
Quant à Julien Gracq, qui reste toujours proche dune prose poétique
rimbaldienne ou surréaliste, il se situe à mi-chemin du surréalisme
pour linspiration et du classicisme pour la forme, dans le format bref (La
Presquîle) comme il lest dans ses romans ou ses poèmes en prose:
proses de description suspendue en tableaux sans action, chargés de poésie.
Pour ce qui est de Julien Green, hors surréalisme, son inspiration tourmentée
entre religiosité et culpabilité, loriente vers le fantastique
ou lirréalisme (Le Voyageur sur la terre).

3 Le chant du monde
Dans son pamphlet La Littérature à lestomac (1950), Gracq
visait principalement la littérature engagée, littérature
du «non», de refus du monde et de culpabilisation. Et il a pu faire
lhypothèse (Préférences), en reprenant un topos
éclairant: que si la poésie se portait mal dans ces années
daprès-guerre, cétait que, si noire quelle soit, la poésie
est forcément du côté du «oui» au monde, dune acceptation
émerveillée de la splendeur du monde, et que la domination sartrienne
sur la littérature imposait le «non» contre la poésie.
Dans la fiction brève, plus que chez Gracq encore, cest chez Jean
Giono quon trouve ce chant du monde. Il poursuit dans sa superbe prose évocatoire
son uvre en cours, entre nouvelles, mini-récits, passages à
insérer plus tard, etc., où jouent le court et le long, et qui montrent
par eux-mêmes la fragilité de la notion dun genre propre au
bref (Solitude de la pitié). Louis-René
des Forêts, dans les cinq «récits» de La
Chambre des enfants, joint un lyrisme très personnel à son
sens du temps et de limaginaire. À sa manière, et plus dans
la tradition NRF de la collection «Le Chemin», Jean-Loup Trassard écrit
depuis les années soixante et jusquà aujourdhui des
recueils de «récits», semi-narrations descriptives poétiques
(Des cours deau peu considérables; LAncolie).
Enfin, au chant du monde, on peut rattacher Corinna Bille (Suisse) pour lensemble
de ses Nouvelles et Petites Histoires.

4 La chronique sombre du réalisme populaire
Les nouvelles de guerre ou dasile de Pierre Gascar (Les
Femmes, 1955) tracent des destins individuels pris dans lhistoire
collective, avec la force du cinéma néoréaliste de son époque.
Poursuivant la lignée du roman et du cinéma noirs français
dentre les deux guerres, les nouvelles policières de Georges Simenon
(1947) ou les Quatsaisons dAntoine Blondin
proposent une ethnologie dune vie populaire où latmosphère,
les lieux, les personnages sont pris dans un destin. De son côté,
Henri Pourrat, que lon redécouvre aujourdhui, consigne dans
les décennies 1950 et 1960 la mémoire des Contes
populaires sombres de lAuvergne, dans un sentiment de fin dépoque,
dun type de civilisation qui meurt et quil faut sauvegarder: désir
de sauver qui prendra diverses formes par la suite, du régionalisme post
68, jusquà aujourdhui lessor de lautobiographie
ou du patrimoine.

5
La lignée de la «littérature de voyage»
On la voit traditionnellement illustrée surtout par le romancier et nouvelliste
Paul Morand (Nouvelles des yeux,
Nouvelles du cur) en nouvelles brèves ou longues: uvres,
non pas d«écrivain-voyageur» dune world
literature qui se répand aujourdhui, mais littérature
sûre de ses arrières, évasive et cosmopolite, rapide et fortement
charpentée.

6 Les buissonniers
À lopposé de la ligne droite, Charles-Albert Cingria (Bois
sec Bois vert), Alexandre Vialatte dans ses chroniques pour La
Montagne, journal du Massif central (Et cest
ainsi quAllah est grand; LÉléphant
est irréfutable), font des textes brefs un usage très libre:
ce ne sont que détours nécessaires, digressions imperturbables,
lignes de traverse tordues, logiques fantaisistes et imparables. Aujourdhui,
Jacques Réda, dans sa prose de flâneur du pays, croise parfois leurs
traces (Le Méridien de Paris).