Pour la norme bibliographique internationale (Dewey), à laquelle les éditeurs
sont soumis, la littérature «pure» figure sous la rubrique «romans
et nouvelles français». Rien de plus. Le roman commençant à
cent feuillets (de mille cinq cents signes) ou davantage pour les éditeurs,
la fiction dont le format est moindre est dite «nouvelle»: cest une
taille.
Pour une partie des critiques et des lecteurs, la nouvelle est un genre: cest
une essence.
Taille dans un sens, essence dans lautre, et lon glisse de lun à lautre
constamment.
Les frontières sont dautant plus floues que les définitions
théoriques, de par le monde, de la nouvelle prise comme genre sont multiples
et contradictoires: pour les uns, la nouvelle moderne est courte, réaliste,
sans sens du temps, et file dun trait vers sa chute. Pour dautres,
elle na quune seule «voix» ou quune vérité,
alors que le roman serait polyphonique. Il y a ceux pour qui la nouvelle longue,
mini-roman, nentre pas dans le genre de la nouvelle, dautres pour
qui elle y entre. Il y a ceux qui estiment quune nouvelle nest jamais
unique mais fait partie dune série, quelle na plus de
chute mais quelle est elliptique, etc. Si de sa définition on passe
à son historique, les uns la font remonter à Maupassant ou à
Mérimée (XIXe siècle), dautres au Décaméron
de lItalien Boccace (XIVe siècle), dautres encore aux Lais
en vers de Marie de France (XIIe siècle), dautres enfin voient son
origine dans la disputatio latine, que certains considèrent,
eux, comme un roman.
Ces débats savivent de ce que, dun autre côté, un certain
nombre décrivains et de chercheurs refusent lidée même de
lexistence dun genre. Eux considèrent que «la nouvelle» nexiste
pas. Ils estiment quil y a «des nouvelles», singulières, et
irréductibles dans leur variété à un genre.
Et puis il y a les conciliants, qui disent pour calmer le jeu que la nouvelle
est un genre omnigenre, au même titre que le roman est un genre omnigenre.
Omnigenre, oui, le mot «nouvelle» lest en France. Car il est aujourdhui
couramment employé pour tout désigner: les nouvelles brèves,
les fictions de longueur moyenne, nouvelles longues, mini-romans ou récits
brefs - ce que souvent à létranger on appelle novella -,
les recueils (les principaux prix de la nouvelle sont attribués à
des recueils édités, y compris des recueils de textes courts). Joint
à lidée de «genre», cela entraîne une confusion
totale.
Traitant de la nouvelle française contemporaine, nous mettons donc le pied,
en dépit de la surface lisse de ce simple mot «nouvelle», sur
un terrain entièrement miné et bouleversé. Aussi ce livret
ne prétendra pas à lexhaustivité. Il sera critique, il fera
des choix, il donnera des outils de compréhension et mettra en relief lessentiel,
pour guider le lecteur à travers une masse dinformations dans lesquelles
il peut se perdre.
Une distinction est donc nécessaire. Je parlerai de «fiction brève»
pour lensemble des désignations du mot «nouvelle» que je viens
de rappeler et qui est lobjet général de ce livre: nouvelles brèves,
nouvelles longues mini-romans dites novellas, recueils (de nouvelles,
novellas ou textes courts). Les pragmatiques disent aussi bien «le genre
bref», ou «le récit bref». On évite «court»
parce quil est péjoratif, excepté dans la locution figée
«texte court». «Bref» signifie donc - cest dommage, mais cest
la contrainte de notre langue - deux notions différentes: la concision
de la parole (brièveté) ou le peu de longueur dune uvre («courteté»).
Et donc, pour une uvre de peu de longueur, «fiction brève»
- et non fiction courte - est ce quon est obligé de dire à cause
de «cest un peu court, jeune homme».
Quant au mot «nouvelle», je le garderai pour les nouvelles brèves
proprement dites. Que le «genre» donc soit une notion peu tenable dans
la multiplicité et la porosité de ces fictions brèves nempêche
pas quon puisse découvrir entre elles des lignes de traverse, et en proposer
une mise en perspective significative.
Mon critère sera la valeur brute, littéraire des uvres: cest
elle qui prime à la longue et qui fait quune uvre dure. Il sagit
dautre chose que du goût du lecteur. On peut ne pas aimer un livre et convenir
quil est bon. Un bon livre est un livre quon relit en le trouvant toujours aussi
bon, sinon davantage: pour sa forme, sa langue, son style ou sa manière,
sa nécessité interne, son pouvoir évocatoire, son monde,
tout ensemble. Ce critère de valeur littéraire explique la présence
jusquà la page 53 dune frise dextraits des uvres postérieures
à 1980 citées dans ce texte: ils servent de vérification sur
pièces. On ne peut pas y voir la forme ni le mouvement de luvre,
ni sa nécessité, mais ils donnent un peu du sens de la langue, du
timbre de la voix et du goût du monde de chacun. Cette présentation
dégage les traits esthétiques ou les tendances; les extraits sont
des morceaux de chair, avec leur suc, leur saveur.
Je nai pas retenu la valeur symbolique, qui est la valeur ajoutée
à la valeur brute littéraire, et qui porte sur limage de luvre
(image de léditeur, image et nom de lauteur, titre, critique,
références, publicité, effets de mode et polémiques,
bouche à oreille, etc.). Sans la valeur symbolique, la valeur littéraire
a peu de chances dêtre vue: elle a un effet de mirage, et module le
désir collectif et les désirs individuels, puisque lire et acheter
sont affaire de désir et que le désir sinfluence et sattise.
Mais il vaut mieux essayer de ne pas attribuer à une uvre le talent
qui revient à sa présentation. Je nai pas non plus retenu
la valeur économique immédiate, dusage et déchange,
de la réalité du marché (ventes du titre, cote marchande
de lauteur). Elle nest pas toujours en synergie avec la valeur symbolique:
un auteur peut être célèbre et pauvre. Même si la valeur
économique immédiate joue un rôle important, elle ne peut
être un critère de choix. Il se trouve par contre que les uvres
que je vais mentionner sont pour la plupart rééditées: cest
de la valeur économique à long terme.
Deux précisions au terme de cette introduction:
Les nouvellistes sont en majorité romanciers si ce nest parfois en
plus auteurs de théâtre, ou poètes. Cela signifie quils
ne sont pas ignorants des problèmes de la fiction longue: loin de manquer
du souffle nécessaire au roman, ils passent du format long au format court
selon lhistoire à raconter, ou selon leur goût.
Le pouvoir de publication a un rôle décisif. Le XIXe siècle
a été celui de la nouvelle de journal. On attribue souvent (Florence
Goyet) lâge dor de la nouvelle au XIXe siècle. Lauteur (par exemple
Maupassant) sadapte au public, et les nouvelles de journal obéissent au
«cahier des charges» de leur support, qui leur impose des thèmes
et une esthétique particuliers, lesquels peuvent faire conclure à
un «genre»: littérature dévasion, haute en couleur, dun
exotisme dépaysant ou social, distanciée, «morale», efficace.
Même si lauteur vise lédition, il doit passer au préalable
par le cahier des charges du journal. Les revues polyvalentes et à tirage
important (Revue des Deux Mondes) publient des nouvelles longues (La
Vénus dIlle, de Mérimée) comme des romans (Madame
Bovary, de Flaubert) en plusieurs livraisons.
Par contre, le XXe siècle devient celui des recueils. On passe, avec les
crises successives de la presse, dans le domaine de lédition seule. Ainsi,
créée en 1974, la Bourse Goncourt de la nouvelle était double
à lorigine: elle récompensait dune part une nouvelle de journal,
dautre part un recueil dédition. Elle a dû cesser dès 1979
de récompenser une nouvelle parue en journal, faute den trouver suffisamment
pour opérer un choix. (Et si Le Monde du dimanche a publié
durant quelques années de la décennie 1980 une nouvelle littéraire,
la situation financière du journal lui a fait arrêter ce luxe). Les
revues généralistes dhonnête homme cultivé ont fait
place à des revues spécialisées à faible tirage, qui
ne sont plus des vitrines de prépublication.
Ce changement matériel de support de la presse à lédition
est capital. Il a ouvert une période qui sanalyse différemment:
les nouvelles, qui ne nourrissent plus leurs auteurs, sont en revanche libérées
du cahier des charges qui fondait le genre de la nouvelle de journal. Par lédition
directe, lesthétique des uvres brèves est intégrée
pour lauteur dans les enjeux généraux de la littérature.
Que la nouvelle renaisse de ses cendres périodiquement
na rien dune énigme: la cause est dans les évolutions
de lindustrie éditoriale. Elle nest pas chez les écrivains,
majoritairement romanciers par ailleurs et qui affirment contre vents et marées
leur désir décrire dans les formats brefs. Elle nest
pas non plus chez les petits éditeurs, dont le travail, souvent de qualité,
na pas la diffusion qui le rendrait visible. Elle est chez les éditeurs
moyens ou importants, bien diffusés. Il avait suffi avant la dernière
guerre dun éditeur, Gallimard, chez qui lécrivain Paul
Morand dirigea une collection entre1934 et1939, pour que «La Renaissance
de la nouvelle» (cest le titre de la collection) soit visible. Et lhistorique
de la fiction brève depuis 1980 illustre comme un cas décole
sa dépendance au support. Il a suffi en 1978 que deux maisons dédition
moyennes et bien diffusées publient, lune, Balland, des novellas
dans sa collection «LInstant romanesque» (1978-1983), lautre,
Ramsay, des fictions brèves parmi les romans de sa collection «Mots»,
(poursuivie chez Seghers: 1978-1992), pour quune floraison soit perçue,
quil y ait synergie avec un festival de la nouvelle, des revues, et que
dautres éditeurs moyens et bien diffusés créent eux
aussi leur collection: sept collections de recueils quil a suffi dune
crise de lédition en 1991 pour balayer avec le reste. Il suffit encore
quen essai de solution à la crise, lédition en 1994
importe dItalie la formule du livre à dixfrancs, petit prix, court
texte, et salimente à linédit pour quelle se tourne
timidement vers les novellas ou les nouvelles publiées isolément.
Les chiffres mesurent la faiblesse de la publication et donc sa sensibilité
aux variations: des années 1950 jusque vers 1980, il se publie environ
trente recueils de nouvelles par an. À partir de 1978-1980, environ cinquante
recueils, novellas et nouvelles. À partir de 1985, par la synergie environ
quatre-vingt-dix. À partir de 1991-1992, à cause de la crise, de
nouveau environ cinquante recueils, nouvelles et novellas isolées.
Il y a en 1999 plus de cent vingt concours de nouvelles par an (cent soixante
en 1991). Cest dire le paradoxe de lattirance populaire pour lécriture
de fictions brèves et de lexiguïté du support éditorial.
Le stupéfiant gonflement des publications, de cinquante recueils, novellas
et nouvelles, en 1996, à cent-vingt en 1997 et cent-quatre-vingt en 1999
est dû non pas tant aux petits éditeurs quà la fausse
édition à compte onéreux et non diffusée (Bibliographie
de la France). Ajoutons, pour boucler la boucle, que la réapparition à
la toute fin des années quatre-vingt-dix de nouvelles et novellas dans les
magazines et journaux dété fait ressurgir la contrainte du
cahier des charges de journal, qui sadapte au lectorat.
Ces conditions matérielles déterminantes relativisent lidée
dune vie de la littérature ayant sa logique propre. Lédition,
qui a le pouvoir de donner ou de refuser vie à des tendances de la littérature,
est le premier juge de leur valeur en les jugeant publiables ou non. La fiction
brève, maillon économiquement faible de la littérature (elle-même
«vente lente»), est la première éliminée dans les
périodes mouvementées, qui demandent un gros «retour sur investissement»
et perdent le sens du temps.
Ces précisions étaient nécessaires pour éclairer le
commentaire que nous allons faire des uvres contemporaines citées
dans la bibliographie.Pour en arriver à lépoque contemporaine,
un découpage pertinent diviserait laprès-guerre en 1950-1980 environ
et 1980 à aujourdhui.