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Jean de la Fontaine / La transfiguration des fables
 

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e plaisir procède d'une distance prise vis-à-vis du comique, seul capable d'exciter le rire : une distance qui sans l'abolir le relègue. La gaieté surplombe le rire, l'enveloppe et prend du recul par rapport à lui, tout en utilisant ses forces, mais avec mesure et discernement. C'est une sorte de demi-sommeil de la conscience, une succession d'assoupissements de la censure intérieure suivis de retours à l'état de veille, ou plutôt une synthèse de l'un et l'autre état, une pratique du rêve sous contrôle constant de la conscience. Dans cette conception de la fable comme « songe vigilant », la jouissance enveloppe la délivrance d'une sagesse dont le principe est contenu dans la délectable et triomphale maîtrise des régressions du rêve, charmeuses mais contrôlées, et des agressions de la réalité, redoutables mais circonvenues. Les séductions de l'imaginaire et la lucidité critique équilibrent et combinent leurs pouvoirs pour parvenir à ce but. Le plaisir de jouer simultanément de ces deux effets, la jouissance de balancer à volonté entre l'implication et la distance, provoquent une délectation supérieure, qui relève du trait d'esprit dans son mécanisme, de la comédie morale dans sa réalisation.

De tout ce qui vient d'être dit, il se déduit finalement : d'abord, que l'ambition didactique et morale a pleinement tenu sa place et son rang dans l'élaboration d'une esthétique de l'apologue devenu poème. Mais qu'en vrai classique, La Fontaine a conservé la fidélité par l'esprit à son modèle en transposant les moyens et en élargissant les fins du genre inventé par celui-ci jusqu'à en accomplir le génie en un parachèvement inégalable. Qu'ainsi la véritable morale des Fables de La Fontaine procède de la tension fructueuse entre le récit devenu conte enjoué et la moralité ésopique prise à subtile distance d'humour. Que la sagesse sous-tendant cette morale procède apparemment de la projection, sur le pôle éthique, du ton et du tour de gaieté suscités par le projet de métamorphoser les fables en poèmes. Enfin et par-dessus tout, qu'il n'y a guère de grande poésie dont la signification ne soit lovée dans l'orbe de la forme.