e plaisir procède d'une distance prise
vis-à-vis du comique, seul capable d'exciter le rire
: une distance qui sans l'abolir le relègue. La
gaieté surplombe le rire, l'enveloppe et prend du
recul par rapport à lui, tout en utilisant ses
forces, mais avec mesure et discernement. C'est une sorte de
demi-sommeil de la conscience, une succession
d'assoupissements de la censure intérieure suivis de
retours à l'état de veille, ou plutôt
une synthèse de l'un et l'autre état, une
pratique du rêve sous contrôle constant de la
conscience. Dans cette conception de la fable comme «
songe vigilant », la jouissance enveloppe la
délivrance d'une sagesse dont le principe est contenu
dans la délectable et triomphale maîtrise des
régressions du rêve, charmeuses mais
contrôlées, et des agressions de la
réalité, redoutables mais circonvenues. Les
séductions de l'imaginaire et la lucidité
critique équilibrent et combinent leurs pouvoirs pour
parvenir à ce but. Le plaisir de jouer
simultanément de ces deux effets, la jouissance de
balancer à volonté entre l'implication et la
distance, provoquent une délectation
supérieure, qui relève du trait d'esprit dans
son mécanisme, de la comédie morale dans sa
réalisation.
De tout ce qui vient d'être dit, il se
déduit finalement : d'abord, que l'ambition
didactique et morale a pleinement tenu sa place et son rang
dans l'élaboration d'une esthétique de
l'apologue devenu poème. Mais qu'en vrai classique,
La Fontaine a conservé la fidélité par
l'esprit à son modèle en transposant les
moyens et en élargissant les fins du genre
inventé par celui-ci jusqu'à en accomplir le
génie en un parachèvement inégalable.
Qu'ainsi la véritable morale des Fables de La
Fontaine procède de la tension fructueuse entre le
récit devenu conte enjoué et la
moralité ésopique prise à subtile
distance d'humour. Que la sagesse sous-tendant cette morale
procède apparemment de la projection, sur le
pôle éthique, du ton et du tour de
gaieté suscités par le projet de
métamorphoser les fables en poèmes. Enfin et
par-dessus tout, qu'il n'y a guère de grande
poésie dont la signification ne soit lovée
dans l'orbe de la forme.