
n commencera par la question de la
forme, c'est-à-dire de l'architecture de la fable.
« Tableau où chacun de nous se trouve
dépeint », selon l'heureuse expression de notre
fabuliste, l'apologue relève de l'esthétique
de la mimesis, c'est-à-dire de l'imitation,
inhérente à la définition classique de
l'oeuvre d'art, reproduction de la réalité (on
disait la « nature ») dans l'espace convenu de la
fiction vraisemblable. Mais le récit de fable
n'atteint à cette vraisemblance, ne répond
à cette exigence mimétique, qu'à
travers la transposition conventionnelle de ses acteurs en
personnages schématiques, hommes, bêtes ou
plantes réduits en hiéroglyphes
emblématiques des moeurs et des caractères de
l'humaine nature. La fable se fait « parabole »
pour instruire les enfants et édifier les adultes
à la faveur du plaisir suscité par ce
transfert à la fois simplificateur et amusant. C'est
à ce prix que la vérité s'insinue dans
les âmes, à ce prix que ses leçons se
font entendre sans lasser. Conte édifiant, l'apologue
est aussi une narration plaisante. En quoi il relève
non seulement du principe de la transposition
allégorique, mais aussi de la poétique de la
narration ornée et égayée. Reste que
pour porter sens, ce récit amusant doit - et c'est
là une de ses originalités les plus
caractéristiques - ménager un espace au
déchiffrement de l'allégorie, en tête ou
au terme de la narration, sans quoi la morale de celle-ci
demeurerait implicite, sinon indécise.
De ce fait, on pourrait dire que la fable
ésopique redouble les deux lois fondamentales de tout
récit de fiction : la loi de continuité
narrative, disons de transition continue, qui d'une
situation initiale mène à une situation finale
par l'intermédiaire d'un ou plusieurs
événements avec le minimum de ruptures et de
diversions ; et la loi d'imitation vraisemblable, le
principe de la transposition crédible, qui assure la
cohérence d'un univers fictif en
référence avec la réalité
observée. Dans l'apologue, la continuité
narrative, maintenue comme dans toute fiction pendant toute
la durée du récit anecdotique, se double d'une
transition plus rare et complexe entre ce récit et la
moralité qui fait passer le conte de l'univers fictif
à sa signification éthique et le lecteur de
l'imaginaire au réel, du plaisir à la
méditation. D'autre part, dans le cas de la fable
animalière en particulier, la transposition du
réel en fiction complique son mimétisme d'une
invraisemblance consentie, qui consiste à attribuer
à des bêtes une partie des moeurs des hommes,
tout en leur conservant le comportement traditionnellement
prêté à leur espèce. Même
raisonnement vaut, toutes choses égales, pour les
végétaux et même pour les santons
stylisés qui à travers les traits d'une
profession, d'une catégorie sociale ou morale, ne
représentent l'espèce humaine que de
façon bien partielle, tout en réussissant
à suggérer, par-delà cette
spécificité réductrice, la vie humaine
dans sa complexité. En somme, le « chiffre
» animalier (ou végétal, professionnel,
etc.) complique la transposition fictive, comme le «
déchiffrement » éthique complique la
continuité narrative.
Si La Fontaine a parfois renoncé à
respecter ces règles, est-ce seulement qu'il avait
résolu de tirer parti du genre pour mettre en valeur
ses aptitudes de conteur aisé, galant et aimable, au
détriment et au mépris de la portée
éthique et méditative du genre ? Que non pas !
Écrivain classique, pénétré donc
du sens de la durée, du sentiment de s'inscrire dans
une lignée, le fabuliste avait pleinement conscience
de la célébrité des saynètes
ésopiques. Fin analyste des plaisirs de lecture, il
en avait déduit qu'il était factice de
prétendre encore convertir l'âme de ses
auditeurs en piquant et en délectant leur esprit avec
des historiettes « sues de tout le monde », comme
le note la préface de ses Fables : une fois de
plus répétées, et qui pis est avec le
laconisme froid de l'original, n'eussent-elles pas couru le
risque de lasser ? Pour demeurer néanmoins
fidèle au génie du genre auquel il rendait
hommage, rien d'autre à faire donc que d'inverser
radicalement le mécanisme par lequel l'apologue est
supposé agir sur les âmes. Voici pourquoi - et
comment.
Traditionnellement, la transition du récit
plaisant à la moralité sérieuse
garantissait l'infusion de la leçon par le plaisir
pris à la narration. Dès lors que celle-ci,
trop connue, menace d'ennuyer plus que de charmer, c'est
elle à son tour qu'il faut faire agréer. Et
c'est ce à quoi veut pourvoir un art de conter qui
surprend et ravit, qui renouvelle de ses traits pittoresques
ou délicieux le goût de la fable. En somme,
dans les fables de La Fontaine, ce n'est plus comme dans le
modèle ésopique le charme du conte qui fait
agréer la moralité, mais le charme du tour
qui, faisant agréer le conte, entraîne dans son
élan la leçon. On peut par conséquent,
on doit même, se dispenser d'expliciter la
moralité « dans les endroits où elle n'a
pu entrer avec grâce, et où il est aisé
au lecteur de la suppléer » : car gâter le
récit chargé de faire valoir de nouvelle
manière cette vieille marchandise, ce serait ruiner
l'effet didactique par un soin indiscret de l'expliciter. La
suppression de la moralité n'est pas tant une licence
prise avec désinvolture, au risque de
dénaturer la fable, qu'une indispensable contrainte
imposée par la logique et la cohérence de son
génie même. Contrainte peu dommageable
d'ailleurs : dès lors que les fables sont
déjà connues, leur sens est à peu
près transparent dès le récit
entamé, le mot de l'énigme n'a plus
guère de mystère.
Finalement, l'agrément de la forme auquel
concourent la mise en vers et, plus largement, le passage en
poésie d'un genre jusqu'alors didactique et
prosaïque, constitue désormais le meilleur agent
pour faire agréer le fond moral de la narration.