a réécriture des fables
ésopiques par La Fontaine eut pour enjeu majeur,
comme on l'a dit dans la première partie du
présent ouvrage, l'accès d'un genre
prosaïque, narratif et didactique au statut
poétique. De ce point de vue, leur « mise en
vers » constitue tout au plus l'emblème, voire
le simple indice de cette plus radicale et audacieuse
métamorphose. Mais à vouloir ainsi les hisser
aux cimes du Parnasse, un grave problème se posait :
ne pouvait-on pas craindre que les édifiants
apologues du Phrygien ne perdissent en chemin cette
dimension normative et instructive, en un mot
éthique, qui toujours les avait distingués de
la littérature de fiction, par l'esprit, la forme et
l'intention ? Par l'esprit, car la fable de tradition
ésopique se donne pour un genre allégorique,
une « parabole » qui transpose et
schématise le réel dans le but proclamé
d'en rendre plus lisibles les leçons ; par la forme,
car cette allégorie s'articule avec son
déchiffrement explicité sous forme d'une
moralité qui est déduite au terme de la
narration ; par l'intention enfin, car cette moralité
vise à éduquer les enfants en leur «
formant le jugement et les moeurs » à partir de
préceptes élémentaires dont l'image
s'imprime immédiatement et fortement en eux. Que
devenaient ces ambitions dès lors que la fable
était métamorphosée en poème ?
La Fontaine n'allait-il pas dénaturer le genre ?
L'intention de l'apologue revêtu de la
livrée des Muses, apparemment, change du tout au tout
: il ne s'agira plus tant d'enseigner des leçons
immémoriales à ceux qui les ignorent encore
que d'en renouveler l'expression pour ceux qui les
connaissent déjà et à seule fin de leur
plaire.
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J'ai pourtant
considéré que, ces Fables étant sues de
tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais
nouvelles par quelques traits qui en relevassent le
goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : on veut de
la nouveauté et de la gaieté [...]
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lit-on dans la préface du volume. Devait
logiquement s'ensuivre une modification tout aussi radicale
de l'esprit du genre : puisque le public visé est
celui des gens de goût, public mondain respirant l'air
du temps, la vignette brièvement esquissée
à grands traits se métamorphoserait
naturellement en une narration circonstanciée,
égayée et ornée, dans le cadre d'une
esthétique qu'on reconnaît pour celle de la
galanterie et de son badinage aisé et spirituel.
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On ne trouvera pas ici
l'élégance ni l'extrême
brèveté qui rendent Phèdre
recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ma
portée. Comme il m'était impossible de
l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en
récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a
fait. [...] Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le
rire ; mais un certain charme, un air agréable qu'on
peut donner à toutes sortes de sujets, même les
plus sérieux. |
Mais alors le décrochement introduit par la
moralité pour le pesant déchiffrement de
l'énigme menace de détruire l'effet
sémillant obtenu par le tour et le ton légers,
naturels et aisés du conte.
On la sacrifiera donc sans trop de remords chaque fois
qu'elle menacera de nuire à celui-ci,
c'est-à-dire
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dans les endroits
où elle n'a pu entrer avec grâce, et où
il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne
considère en France que ce qui plaît : c'est la
grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai
donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus
les anciennes coutumes lorsque je ne pouvais les mettre en
usage sans leur faire tort. |
L'entorse à la forme s'autorise ainsi de la
modification des intentions en prenant acte de la mutation
d'esprit qu'elles impliquent : la boucle est bouclée.
Mais dès lors que le génie du
genre, sa structure élémentaire et sa
finalité sont si profondément
transformés, que reste-t-il de lui ? La Fontaine
après d'autres avait pourtant défini
l'apologue, dans la même préface que nous
venons par trois fois de citer, comme un «
composé de deux parties, dont on peut appeler l'une
le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ;
l'âme, la moralité » : n'a-t-il pas
dénaturé le genre en rompant cet
équilibre au profit de la narration et en
détournant son intérêt et le nôtre
de la sagesse, il est vrai bien pesante et convenue,
développée par les moralités
ésopiques ? Nous allons tenter de montrer, dans les
pages qui suivent, qu'en dépit des apparences il n'en
fut rien ; et que, tout au contraire, la promotion de
l'apologue en poésie s'est effectuée dans le
plus profond respect de l'équilibre entre les deux
pôles dont l'opposition et la
complémentarité le définissent ; que,
loin d'entraver leur promotion esthétique, la
visée éthique des Fables a pleinement
participé à l'entreprise ; et qu'en
échange leur sagesse même s'en est
trouvée comme approfondie et magnifiée.