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Jean de la Fontaine / La transfiguration des fables
 

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a réécriture des fables ésopiques par La Fontaine eut pour enjeu majeur, comme on l'a dit dans la première partie du présent ouvrage, l'accès d'un genre prosaïque, narratif et didactique au statut poétique. De ce point de vue, leur « mise en vers » constitue tout au plus l'emblème, voire le simple indice de cette plus radicale et audacieuse métamorphose. Mais à vouloir ainsi les hisser aux cimes du Parnasse, un grave problème se posait : ne pouvait-on pas craindre que les édifiants apologues du Phrygien ne perdissent en chemin cette dimension normative et instructive, en un mot éthique, qui toujours les avait distingués de la littérature de fiction, par l'esprit, la forme et l'intention ? Par l'esprit, car la fable de tradition ésopique se donne pour un genre allégorique, une « parabole » qui transpose et schématise le réel dans le but proclamé d'en rendre plus lisibles les leçons ; par la forme, car cette allégorie s'articule avec son déchiffrement explicité sous forme d'une moralité qui est déduite au terme de la narration ; par l'intention enfin, car cette moralité vise à éduquer les enfants en leur « formant le jugement et les moeurs » à partir de préceptes élémentaires dont l'image s'imprime immédiatement et fortement en eux. Que devenaient ces ambitions dès lors que la fable était métamorphosée en poème ? La Fontaine n'allait-il pas dénaturer le genre ?

L'intention de l'apologue revêtu de la livrée des Muses, apparemment, change du tout au tout : il ne s'agira plus tant d'enseigner des leçons immémoriales à ceux qui les ignorent encore que d'en renouveler l'expression pour ceux qui les connaissent déjà et à seule fin de leur plaire.

J'ai pourtant considéré que, ces Fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté [...]

lit-on dans la préface du volume. Devait logiquement s'ensuivre une modification tout aussi radicale de l'esprit du genre : puisque le public visé est celui des gens de goût, public mondain respirant l'air du temps, la vignette brièvement esquissée à grands traits se métamorphoserait naturellement en une narration circonstanciée, égayée et ornée, dans le cadre d'une esthétique qu'on reconnaît pour celle de la galanterie et de son badinage aisé et spirituel.

On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brèveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. [...] Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire ; mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.

Mais alors le décrochement introduit par la moralité pour le pesant déchiffrement de l'énigme menace de détruire l'effet sémillant obtenu par le tour et le ton légers, naturels et aisés du conte.

On la sacrifiera donc sans trop de remords chaque fois qu'elle menacera de nuire à celui-ci, c'est-à-dire

dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort.

L'entorse à la forme s'autorise ainsi de la modification des intentions en prenant acte de la mutation d'esprit qu'elles impliquent : la boucle est bouclée.

Mais dès lors que le génie du genre, sa structure élémentaire et sa finalité sont si profondément transformés, que reste-t-il de lui ? La Fontaine après d'autres avait pourtant défini l'apologue, dans la même préface que nous venons par trois fois de citer, comme un « composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité » : n'a-t-il pas dénaturé le genre en rompant cet équilibre au profit de la narration et en détournant son intérêt et le nôtre de la sagesse, il est vrai bien pesante et convenue, développée par les moralités ésopiques ? Nous allons tenter de montrer, dans les pages qui suivent, qu'en dépit des apparences il n'en fut rien ; et que, tout au contraire, la promotion de l'apologue en poésie s'est effectuée dans le plus profond respect de l'équilibre entre les deux pôles dont l'opposition et la complémentarité le définissent ; que, loin d'entraver leur promotion esthétique, la visée éthique des Fables a pleinement participé à l'entreprise ; et qu'en échange leur sagesse même s'en est trouvée comme approfondie et magnifiée.