Ne point errer est chose au-dessus
de mes forces
avouait La Fontaine dans le Discours en vers par
lequel nous avons commencé cette présentation
de sa vie et de son oeuvre. Son existence confirme ce
sentiment. On y voit la quête des protecteurs ou
simplement des hôtes accueillants se substituer peu
à peu à son statut originaire de bourgeois
champenois et de chef de famille : en se détachant
des solidarités et des responsabilités
imposées par sa naissance, il glissa vers une
sujétion plus ou moins consentie qui le laissa
paradoxalement libre de se consacrer uniquement à
l'écriture, même s'il dut sacrifier à
l'éloge imposé de moment en moment, et plus
particulièrement sur ses vieux jours. Cette
métamorphose de son statut social est
accompagnée par une constante tentation de la
diversité dans le choix des genres auxquels il
s'adonne : métamorphoses d'une lyre qui oscille entre
le grivois et le délicat, le naïf et le savant,
la religion et l'impiété,
l'éphémère et l'aspiration aux grands
genres capables de passer à la
postérité, entre le salon et le cabinet de
travail, le château où l'on converse et le
jardin où l'on rêve. Ces variations
suggèrent en transparence de celles d'une oeuvre
changeante les métamorphoses d'une âme
inquiète, à qui la ductilité seule de
la fable permit qu'il lui restât fidèle.
Or il n'est pas interdit de penser que
l'enchantement provoqué par l'écriture
lafontainienne procède de ces chatoiements
d'âme et de ton. À considérer en effet
l'oeuvre dans sa continuité, on s'aperçoit que
les structures sur lesquelles elle s'est successivement ou
alternativement modelée constituent autant de
modulations du même principe de la métamorphose
à quoi nous a ramené l'aperçu qui se
termine ici. Rappelons quelques-unes de ces modulations : il
y eut d'abord, primus inter pares, le songe, mis au
service des merveilles de Vaux que le Sommeil
révèle au rêveur, à la faveur
d'une promenade onirique dans les jardins enchantés
de Fouquet, miraculeusement achevés et vieillis de
plusieurs décennies alors qu'ils venaient à
peine d'être plantés d'arbustes encore
chétifs. Les quatre amis dont la conversation
littéraire enveloppe le récit des Amours de
Psyché prolongeront comme on le sait cette
promenade initiatique dans un autre parc, celui de
Versailles, et sur un mode voisin, celui d'une
déambulation descriptive qui entrecroise récit
féerique et cheminement capricieux à travers
le programme mythologique et allégorique du domaine
royal. Plus ramassée que le songe dont les avenues
calquent celles qu'emprunte, indécise et nonchalante,
la promenade littéraire, voici d'autre part la
parabole, à laquelle La Fontaine compare l'apologue
ésopique : une parabole qui fait songer les adultes
et rêver les enfants. La parabole, de son
côté, touche à l'allégorie que la
comédie de Clymène et
généralement les pièces dramatiques ou
les passages dramatiques intégrés par La
Fontaine dans ses oeuvres narratives pareront de
grâces galantes. Mais en même temps, elle
confine au conte merveilleux dont le roman des Amours de
Psyché sculpte le modèle à partir
d'un récit de métamorphose ; ce qui nous
ramène aux enchantements du Songe de Vaux,
organisés eux aussi autour du dévoilement
d'une énigme allégorique dans un contexte
mythologique et onirique propice aux enchantements et donc
aux transfigurations métamorphotiques dont le sommeil
est l'écrin.
Ajoutons à ce répertoire qu'il
existe un lieu commun au songe, à la rêverie,
à la métamorphose, à
l'allégorie, au merveilleux : il s'agit du jardin,
espace de déambulation, de conversation et de
méditation, réservoir d'inspiration
rêveuse et scène où se joue le spectacle
de la nature, projection d'un programme allégorique,
mythologique, voire cosmique, et symbole philosophique -
jardins de Platon ou d'Épicure - invitant à
une sagesse du plaisir et de la mesure. Le recueil des
Fables est composé comme un parc à la
française, associant quelques grandes perspectives
directrices et un jeu de bosquets capricieux
enveloppés dans le damier que dessinent ces
allées majeures. Cette dilection envers une nature
assagie mais non dénaturée, qui remonte
peut-être aux expériences initiales de
l'enfance champenoise et de la maîtrise des eaux et
forêts, explique sans doute qu'en un temps où
la nature s'observe en chambre à travers la
médiation du livre et le filtre de l'image
rhétorique ou graphique, La Fontaine soit parvenu peu
à peu à instiller dans une riche culture
érudite, allégorique et poétique,
puisée dans la tradition savante ou mondaine,
l'écho discret de sensations directement
inspirées à lui par le spectacle de la nature,
par l'observation des saynètes variées qu'elle
lui a offertes. Cette fécondation réciproque
des leçons de l'oeil et de l'esprit, de la
sensibilité et de la sensualité, se projette
dans une vision de la nature à la fois
épurée et vivifiée, dont le naturel
constitue l'efflorescence esthétique et morale.
Ondoyante et plastique, virtuose ou discrète,
diverse et pourtant constante, l'écriture de La
Fontaine, en prose comme en vers, parvient à cet
effet de naturel en mêlant le spectre des couleurs en
un composé qui dans ses moments de grâce
suprême préfère aux diaprures de
l'arc-en-ciel « nué de cent sortes de soies
» la pureté de la lumière «
transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ». Cette
alchimie parvient à associer un métier d'un
extrême raffinement, jusqu'au seuil presque de la
sophistication, avec une impression
d'immédiateté, de naïveté, de
négligence aisée, qui masque l'art par l'art,
par « cet heureux art / Qui cache ce qu'il est et
ressemble au hasard » (Le Songe de Vaux). Et
c'est ici que réside, croyons-nous, le secret de
l'oeuvre diverse et pourtant unifiée de notre
poète : car cette unité métamorphotique
relève, à notre sens, d'un ton plus que d'un
style, un ton transposable, malléable,
épousant toutes les formes et les intentions,
ménageant des effets de distance, d'humour, de fausse
naïveté, de badinage apparemment
négligé, avec un sens aigu de
l'adéquation, de l'appropriation, de la pertinence
des formes et des pensers. Il est en effet des
écrivains par le ton, comme il en est d'autres par le
style. Ceux-ci, égaux et semblables partout à
eux-mêmes, impriment leur rythme et leur souffle
incomparables à tout ce qu'ils touchent. Tels sont
les Rabelais, Racine, Bossuet, Saint-Simon, Rousseau,
Chateaubriand : on ne se trompe jamais à les
identifier, quoi qu'ils écrivent et quelque sujet
qu'ils traitent, tant le vernis superbe de leur
écriture a de personnalité, unifiant les
surfaces et faisant luire du même éclat profond
et généreux tous les tableaux qu'ils brossent.
Mais d'autres, les Montaigne, Molière, La Fontaine,
Voltaire, Stendhal, sont poètes par le ton. Plus
changeants, plus difficiles à pasticher, ce n'est pas
seulement à l'oreille ou à l'oeil qu'on les
reconnaît, à travers la médiation de la
musique ou de l'architecture verbales ; c'est plus encore au
plaisir intime qu'ils procurent, on ne sait par quoi
provoqué ni transmis : moins à leur
manière, en somme, qu'à leur effet. Leur ton
constitue une vision du monde à soi seul, une
projection de l'âme, une forme d'empathie avec la
nature et un observatoire d'où se
révèle l'humaine condition. Le style, c'est
l'homme, disait-on jadis. Le ton, plutôt,
suggère la lecture de La Fontaine.