ette inflexion de sagesse apportée
à ses oeuvres majeures par La Fontaine explique
peut-être que l'auteur licencieux des Contes,
que le fabuliste malicieux, ait composé aussi des
poèmes religieux, scientifiques et érudits,
qu'il n'ait jamais tout à fait abandonné
l'ambition, ou du moins l'intention, de traiter des sujets
élevés auxquels la malléabilité
et la fluidité de sa lyre prêtent
çà et là des inflexions insolites,
même en ces terres parfois arides. Proche des
austères milieux jansénistes, ce fut lui sans
doute qui traduisit en vers français les citations
poétiques de la Cité de Dieu de saint
Augustin parue en 1665 et 1667, avant de composer en 1670
une paraphrase du psaume XVII incluse dans le Recueil des
poésies chrétiennes et diverses,
publié notamment par ses soins en 1671. Il devait
encore versifier une traduction du Dies irae à
la veille de sa mort en 1693. Et puis surtout, il
écrivit en 1673 un poème sur La
Captivité de saint Malc, éloge pastoral de
l'ascèse et de la chasteté qui combine
à l'inspiration de l'Arcadie païenne le
thème chrétien de la maîtrise de soi, de
la pureté d'âme et de corps et de
l'austérité purificatrice. Ce contrepoint fait
aux Contes permet de mesurer toute l'étendue
d'une lyre qui passe si aisément du chant pieux
à la connivence égrillarde. Sur le mode
sérieux et érudit, on retiendra encore, en
1681, une traduction en vers des citations incluses dans les
Épîtres de Sénèque, en
1682 un poème à la gloire du quinquina,
nouveau remède aux fièvres
récalcitrantes, et en 1687 une
Épître à Huet,
évêque de Soissons, qui s'inscrit dans le cadre
de la querelle entre les Anciens, partisans d'une imitation
raisonnée de l'Antiquité, et les Modernes,
zélateurs de la supériorité du Grand
Siècle par rapport à toute autre
époque. Le meilleur de cette veine sérieuse
demeure cependant, au terme de la livraison des fables de
1678, le Discours à Madame de La
Sablière, protectrice et amie de coeur du
fabuliste depuis 1673. La Fontaine y pose la question de
l'âme des bêtes, expose et illustre la
thèse des gassendistes, partisans de l'existence
d'une âme sensitive chez nos frères
inférieurs, contre les cartésiens qui les
tiennent pour de pures machines, quoique d'un
mécanisme raffiné.
Une autre voie d'excellence le tenta, sans qu'il
y ait jamais rencontré le succès : le
théâtre, tremplin des carrières
poétiques illustres au temps de Corneille, de
Molière et de Racine. La Fontaine définit ses
Fables comme « une comédie à cent
actes divers » : intrigue nouée autour d'un
conflit de pouvoir ou à propos d'un enjeu
disputé, résolue souvent par un
stratagème ou un coup de force, silhouettes comiques
de personnages mis en scène avec aisance,
vivacité du dialogue au style direct, cette
initiation à des secrets qui caractérisent
l'écriture dramatique suggérait à La
Fontaine, alors que l'échec de l'Eunuque
s'estompait, de tenter à nouveau sa chance sur le
théâtre. Il le fit sans non plus y rencontrer
le succès, bien qu'il se soit essayé tour
à tour dans le registre comique, tragique et
pastoral, et même dans le genre tout nouveau du livret
d'opéra, qui le brouillera avec Lully pour lequel il
avait composé une Daphné
mort-née, pastorale lyrique en cinq actes qui ne
manquait pourtant pas de charme, à défaut de
véritable force. Il tentera tout aussi vainement de
prendre sa revanche en 1691 avec une Astrée,
tragédie lyrique créée à
l'opéra le 28 novembre 1691, sur une musique de
Colasse. Mais la véritable mélodie de La
Fontaine était inséparable de ses vers : la
musique de Lully et de Colasse ne pouvait qu'y faire
pléonasme. Et puis de toute façon, le
génie narratif s'accommode mal avec le talent
dramatique : les personnages du théâtre de La
Fontaine, dans sa tragédie d'Achille
inachevée (ca 1680-1685 ?) comme dans sa
comédie de Clymène (ca 1658), parlent
plus et mieux qu'il n'agissent, et leurs échanges
tournent aisément au dialogue allégorique ou
simplement artificiel.
Après une élection
mouvementée à l'Académie
française (1683) où Louis XIV suspendit son
entrée pendant plus de six mois, le temps d'y voir
élu Boileau alors historiographe officiel du
règne, La Fontaine partagea la fin de sa vie entre le
métier littéraire, en participant notamment
aux polémiques suscitées, comme on l'a vu plus
haut, par la querelle des Anciens et de Modernes, et des
amitiés libertines, voire licencieuses, du
côté de ses puissants et sulfureux amis, le
prince de Conti, le duc de Vendôme, qui s'ajoutaient
à ses liens avec les exilés de Londres, comme
la duchesse de Bouillon et le poète
Saint-Évremond, peu soupçonnables de
pensée conformiste. Pourtant, en 1693, la conversion
puis la mort pieuse de Mme de La Sablière, et surtout
l'insistance des Hervart, ses nouveaux hôtes et
protecteurs, le conduisent à se rapprocher de la
religion, à renier solennellement ses Contes
et à finir sa vie dans une attitude de sagesse plus
austère et de dévotion véritable. On
perçoit l'écho de cette diversité puis
de cette inflexion dans le dernier volume de ses
Fables, plus encore bigarré que les autres,
qui porte à douze le nombre de livres composant le
recueil complet. Douze livres, autant que de chants dans un
poème épique comme
l'Énéide : ce choix n'est pas fortuit.
Il imprime à l'ouvrage l'allure d'une fresque
épique en miniature, d'une cosmologie des âmes,
d'un registre complet des moeurs et d'un répertoire
des genres et des formes poétiques, vers quoi il tend
avec un mélange d'humour et d'orgueil. Se confirme
ainsi la définition de la fable comme «
microcosme » moral et littéraire, miroir
universel. Lorsqu'il meurt en avril 1695, le parcours de cet
aventurier discret sinon distrait de la carrière
littéraire s'achève sur une ultime surprise :
sa toilette mortuaire révèle que l'ancien
auteur des Contes portait un cilice. On y verra la
signature d'une vie marquée par l'alternance entre
les contraires et l'impérieux besoin du changement.