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Jean de la Fontaine / L'abeille et le papillon
 

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'une de ces variations devait l'entraîner, dès l'année qui suivit la publication du premier recueil, à produire au jour une sorte de fable élargie en roman : Les Amours de Psyché et de Cupidon, d'après un extrait des Métamorphoses d'Apulée. Le texte contait, partie en vers, partie en prose, les heurs et les malheurs de l'héroïne vouée par un oracle sibyllin à épouser un monstre qui se révèle être l'Amour. Celui-ci met à la disposition de sa belle un château et des jardins de rêve, peuplés de nymphes empressées. Mais sa fatale curiosité, qui la pousse à découvrir l'identité de son mari qu'elle n'a droit de connaître que dans l'obscurité de la nuit, rejette bientôt l'héroïne hors de ce domaine enchanté et l'expédie dans le monde où, de lieux inhospitaliers en thébaïdes accueillantes, elle fait le douloureux apprentissage des épreuves qui la transfigurent, l'instruisent et lui permettent de se rendre digne de la divinisation à laquelle la destine son royal époux. De leur union naîtra la Volupté à laquelle est consacrée un hymne qui clôt l'oeuvre. Cette déambulation de Psyché dans le monde, entre les enfers où Vénus l'envoie et le ciel qui voit son apothéose, est elle-même encadrée par une promenade de quatre amis dont l'un conte aux trois autres le récit merveilleux qu'ils commentent en le plaçant à distance de réflexion et tout en découvrant le jardin de Versailles où se déroule leur conversation, contrepoint réel du palais et du jardin fictifs qu'ils évoquent. Enfin, ces jeux d'alternance et de contrepoint dessinent une dernière promenade, celle de la lecture sinueuse, imprévue, pittoresque, offerte au lecteur pris entre la fascination du conte merveilleux et la distance de badinage qu'y instille un ton enjoué, complice et enveloppant, mêlant la caresse sensuelle d'une écriture dulcifiante au souffle léger de l'enjouement et de l'humour. Les inflexions diverses de la naïveté consentie et de la convention assumée qui, dans cette oeuvre, poussent jusqu'aux frontières jamais franchies de la fadeur et de la sophistication, autorisent sans hypocrisie dans le récit le déploiement d'un hédonisme sensuel sous couvert du naturel apparemment le plus simple et primitif.

Ce composé de naïveté et de raffinement, d'apparente spontanéité et d'élaboration extrêmement civilisée, avait trouvé son cadre, au temps où La Fontaine entrait en poésie, dans la culture et l'ethos galants promus par les artistes et la cour mondaine qui gravitaient notamment autour de Fouquet. La mode galante jouait spontanément de l'ambiguïté entre le consentement à l'amour raffiné, à la politesse délicate, au badinage élégant et la distance d'amusement conservé, la conscience du caractère factice de ces amusements qui donnent du prix aux petits riens de la vie oisive. Somptueusement mises en oeuvre dans l'harmonieuse symphonie de Psyché, ces qualités s'y sont approfondies, renouvelées, enrichies de nuances esthétiques et d'intentions éthiques, qui haussent l'oeuvre au niveau d'une sorte de « poésie morale » toute classique dont la leçon, d'un côté, exalte les plaisirs amoureux et exhorte chacun à cueillir le jour avant que le crépuscule de la vieillesse et de la mort ne vienne l'assombrir ; tandis que d'un autre côté, le récit professe par l'exemple des leçons de simplicité, de naïveté, de retrait loin des fureurs du monde et de paix intérieure. Ainsi un vieux pêcheur que rencontre l'héroïne et qui se révèle être un ancien courtisan retiré dans la solitude conclut-il en ces termes le récit de ses désillusions : « Je vous ai conté ces choses afin que vous fassiez dessus des réflexions, et qu'elles vous servent pour la conduite de votre vie. » L'affirmation vaut aussi pour le conteur et son lecteur. La narration des tribulations souffertes par Psyché éloignée de l'Amour constitue une leçon transparente sur la valeur formatrice de la souffrance amoureuse, école de maîtrise et de connaissance de soi. L'école de l'amour passe ainsi des petites classes où l'on découvre la matière au cours moyen où l'on se découvre dans la manière dont on souffre sa perte ou ses effets, jusqu'au couronnement final d'un bonheur retrouvé et désormais mérité.

Itinéraire d'initiation de l'Âme au contact de l'Amour, Psyché retrouve en l'assouplissant la structure et la portée didactiques du Roman de la Rose, du Songe de Scipion ou de Poliphile que la préface du Songe de Vaux donnait déjà pour modèles de l'ambition allégorique prêtée à cette oeuvre de jeunesse et de commande qui aurait pu n'être qu'une description banale des merveilles bâties et plantées pour Fouquet. Méditation morale, aussi, et parent proche en cela des Fables, le roman articule un blâme de la vaine curiosité et de la vanité chimérique avec une méditation sur les bienfaits de l'adversité et de la retraite, pour une conquête du bonheur mérité à la faveur d'une acquisition laborieuse et douloureuse des vertus cardinales. Le débat esthétique entre les devisants, enfin, qui enveloppe ce conte merveilleux, ajoute sa part de réflexion proprement poéticienne à la leçon suggérée par l'oeuvre.