
'une de ces variations devait l'entraîner,
dès l'année qui suivit la publication du
premier recueil, à produire au jour une sorte de
fable élargie en roman : Les Amours de
Psyché et de Cupidon, d'après un extrait
des Métamorphoses d'Apulée. Le texte
contait, partie en vers, partie en prose, les heurs et les
malheurs de l'héroïne vouée par un oracle
sibyllin à épouser un monstre qui se
révèle être l'Amour. Celui-ci met
à la disposition de sa belle un château et des
jardins de rêve, peuplés de nymphes
empressées. Mais sa fatale curiosité, qui la
pousse à découvrir l'identité de son
mari qu'elle n'a droit de connaître que dans
l'obscurité de la nuit, rejette bientôt
l'héroïne hors de ce domaine enchanté et
l'expédie dans le monde où, de lieux
inhospitaliers en thébaïdes accueillantes, elle
fait le douloureux apprentissage des épreuves qui la
transfigurent, l'instruisent et lui permettent de se rendre
digne de la divinisation à laquelle la destine son
royal époux. De leur union naîtra la
Volupté à laquelle est consacrée un
hymne qui clôt l'oeuvre. Cette déambulation de
Psyché dans le monde, entre les enfers où
Vénus l'envoie et le ciel qui voit son
apothéose, est elle-même encadrée par
une promenade de quatre amis dont l'un conte aux trois
autres le récit merveilleux qu'ils commentent en le
plaçant à distance de réflexion et tout
en découvrant le jardin de Versailles où se
déroule leur conversation, contrepoint réel du
palais et du jardin fictifs qu'ils évoquent. Enfin,
ces jeux d'alternance et de contrepoint dessinent une
dernière promenade, celle de la lecture sinueuse,
imprévue, pittoresque, offerte au lecteur pris entre
la fascination du conte merveilleux et la distance de
badinage qu'y instille un ton enjoué, complice et
enveloppant, mêlant la caresse sensuelle d'une
écriture dulcifiante au souffle léger de
l'enjouement et de l'humour. Les inflexions diverses de la
naïveté consentie et de la convention
assumée qui, dans cette oeuvre, poussent jusqu'aux
frontières jamais franchies de la fadeur et de la
sophistication, autorisent sans hypocrisie dans le
récit le déploiement d'un hédonisme
sensuel sous couvert du naturel apparemment le plus simple
et primitif.
Ce composé de naïveté et de
raffinement, d'apparente spontanéité et
d'élaboration extrêmement civilisée,
avait trouvé son cadre, au temps où La
Fontaine entrait en poésie, dans la culture et
l'ethos galants promus par les artistes et la cour
mondaine qui gravitaient notamment autour de Fouquet. La
mode galante jouait spontanément de
l'ambiguïté entre le consentement à
l'amour raffiné, à la politesse
délicate, au badinage élégant et la
distance d'amusement conservé, la conscience du
caractère factice de ces amusements qui donnent du
prix aux petits riens de la vie oisive. Somptueusement mises
en oeuvre dans l'harmonieuse symphonie de
Psyché, ces qualités s'y sont
approfondies, renouvelées, enrichies de nuances
esthétiques et d'intentions éthiques, qui
haussent l'oeuvre au niveau d'une sorte de «
poésie morale » toute classique dont la
leçon, d'un côté, exalte les plaisirs
amoureux et exhorte chacun à cueillir le jour avant
que le crépuscule de la vieillesse et de la mort ne
vienne l'assombrir ; tandis que d'un autre
côté, le récit professe par l'exemple
des leçons de simplicité, de
naïveté, de retrait loin des fureurs du monde et
de paix intérieure. Ainsi un vieux pêcheur que
rencontre l'héroïne et qui se
révèle être un ancien courtisan
retiré dans la solitude conclut-il en ces termes le
récit de ses désillusions : « Je vous ai
conté ces choses afin que vous fassiez dessus des
réflexions, et qu'elles vous servent pour la conduite
de votre vie. » L'affirmation vaut aussi pour le
conteur et son lecteur. La narration des tribulations
souffertes par Psyché éloignée de
l'Amour constitue une leçon transparente sur la
valeur formatrice de la souffrance amoureuse, école
de maîtrise et de connaissance de soi. L'école
de l'amour passe ainsi des petites classes où l'on
découvre la matière au cours moyen où
l'on se découvre dans la manière dont on
souffre sa perte ou ses effets, jusqu'au couronnement final
d'un bonheur retrouvé et désormais
mérité.
Itinéraire d'initiation de l'Âme au
contact de l'Amour, Psyché retrouve en
l'assouplissant la structure et la portée didactiques
du Roman de la Rose, du Songe de Scipion ou de
Poliphile que la préface du Songe de
Vaux donnait déjà pour modèles de
l'ambition allégorique prêtée à
cette oeuvre de jeunesse et de commande qui aurait pu
n'être qu'une description banale des merveilles
bâties et plantées pour Fouquet.
Méditation morale, aussi, et parent proche en cela
des Fables, le roman articule un blâme de la
vaine curiosité et de la vanité
chimérique avec une méditation sur les
bienfaits de l'adversité et de la retraite, pour une
conquête du bonheur mérité à la
faveur d'une acquisition laborieuse et douloureuse des
vertus cardinales. Le débat esthétique entre
les devisants, enfin, qui enveloppe ce conte merveilleux,
ajoute sa part de réflexion proprement
poéticienne à la leçon
suggérée par l'oeuvre.