orsqu'en 1657 l'attention de Fouquet est
attirée sur La Fontaine par la Lettre à
l'abbesse de Mouzon, badinage versifié de
tournure gaillarde déjà évoqué
plus haut, La Fontaine n'a guère composé, ou
du moins produit au jour, que quelques pièces de
circonstance de style bernesque ou galant, de tour
enjoué sinon enlevé, et, pièce
maîtresse de son oeuvre naissante, une adaptation un
peu roide mais non sans mérite d'une comédie
latine, L'Eunuque de Térence, dont la parution
en 1654 semble n'avoir rencontré aucun écho.
Pourtant, rien n'avait été laissé au
hasard dans cette entreprise sur laquelle il y a fort
à parier que le poète débutant comptait
beaucoup : il avait fait choix d'une oeuvre latine,
conformément au précepte humaniste d'imitation
des Anciens ; choix, aussi, du genre dramatique, le plus en
vogue alors et le plus propre, au temps de Corneille et
quelques années à peine avant l'aurore de
Molière, à produire forte impression sur le
public lettré et mondain ; choix dans le genre
dramatique de la forme comique, la plus agréable et
la plus « moderne » dans un pays qui aspirait
alors au repos du sourire après les fureurs
héroïques du règne de Richelieu et les
bouffées de gloriole de la Fronde. Parmi les
poètes comiques anciens, il avait retenu celui dont
l'élégante subtilité et la
modération dorée paraissaient aux galants le
comble du raffinement et incarnait l'idéal d'une
délicatesse tempérée ; et il avait
publié son oeuvre, dûment versifiée,
chez le meilleur éditeur parisien de poèmes
dramatiques, celui qui avait jadis imprimé Le
Cid. Pourtant, jamais La Fontaine ne devait
réussir au théâtre : le penchant pour la
narration qui se traduit déjà dans son
écriture et le sens de la dérive, de
l'ondoiement, qui caractériseront son génie,
le contraignent lorsqu'il veut construire une intrigue
dramatique à durcir le trait et à
stéréotyper les caractères. Son
écriture dramatique oscillera toujours entre la
roideur allégorique qui fige la vie et la glose
narrative qui nuit au mouvement. Il n'en demeure pas moins
que l'ensemble des choix esthétiques
révélés par ce coup d'essai qui ne fut
pas un coup de maître, et dont nous venons de dresser
une liste approximative, se retrouvera dans la suite de sa
carrière, mais selon des dosages esthétiques
et une mise en oeuvre poétique autrement subtils et
libres.
Ainsi déjà pour les productions
diverses qui, entre 1657 et 1663, avant la publication des
Contes puis des Fables, se rattachent encore
à l'empreinte du style galant et relèvent de
la « période Fouquet » dans la vie et
l'oeuvre de notre poète. Outre des pièces de
vers circonstancielles mêlant tous les mètres
et usant des formes plaisamment archaïques ou
aimablement brèves en usage chez les poètes
d'alors, telles que ballades, madrigaux, épithalames,
dizains, sonnets, odes, épitaphes pour rire..., on
retiendra surtout de ces quelque cinq années de
formation trois oeuvres principales, de réussite
indiscutable même si elles demeurent mineures à
côté des éclatants chefs-d'oeuvre qui
paraîtront durant les cinq années suivantes :
d'abord le poème héroïque Adonis,
offert à Fouquet en 1568 sous la forme d'un manuscrit
superbement calligraphié et rehaussé de
couleurs délicates ; ensuite les fragments d'un
Songe de Vaux commencé en 1659, en
réponse à une commande du mécène
désireux d'entendre chanter les beautés de son
domaine à peine sorti de terre ; enfin la Relation
d'un voyage de Paris en Limousin, suite de lettres
badines envoyées à Mme de La Fontaine durant
l'été 1663, au cours d'un voyage d'exil en
compagnie de l'oncle Jannart. On suppose que cet
éloignement avait paru au poète sinon
nécessaire, prudent du moins, après la chute
du ministre en 1661 : on peut comprendre que les anciens
protégés de Fouquet n'aient pas eu excellente
presse auprès du jeune monarque et de son nouveau
ministre des finances, Colbert, qui s'étaient tous
deux acharnés à perdre le fastueux
surintendant, et se montraient donc peu enclins pour lors
à fêter ceux qui, comme La Fontaine,
continuaient de manifester leur compassion et leur discret
appui au déchu, comme en avaient
témoigné en janvier 1663 l'Ode au roi
et la douloureuse Élégie pour M. F.
(dite aux Nymphes de Vaux).
Adonis conte, à l'imitation des
Métamorphoses d'Ovide, les amours d'Adonis
pour Vénus, leur séparation nécessaire
- l'état de déesse oblige à des
activités de représentation incompatibles avec
une résidence prolongée parmi les hommes -, la
malheureuse et tumultueuse chasse où le héros
perd la vie et la déploration de son immortelle
amante revenue parmi nous pleurer et enterrer l'objet mortel
de ses voeux inconsolables. Le poème, qui eut l'heur
de plaire à Paul Valéry et lui inspira une
analyse critique magnifique, trahit surtout un ensemble
d'influences et de tendances esthétiques aussi
diverses qu'intéressantes à étudier
pour comprendre comment La Fontaine a élaboré
le vernis qui ensuite et déjà pour l'occasion
unifie son écriture. Ainsi y
décèle-t-on les traces d'une influence
mariniste - Marino, le grand poète italien du premier
XVIIe siècle, avait publié en
France son immense Adone et peut-être, à
l'instar et dans la suite des Tristan, Saint-Amant ou
Théophile, La Fontaine aussi se mit-il un temps
à cette école fort baroque et
déjà maniériste, dont le récit
de la chasse d'Adonis renvoie quelques échos.
Mais on repère également chez notre
poète débutant une tentation
déjà présente, qui ne sera jamais
vraiment assouvie mais perdurera toute sa vie, pour le style
sinon le genre épique : tentation contournée
ici par le versant héroïque, comme elle le sera
ailleurs par le pastiche badin, celui d'une
épopée animalière dont les héros
seront fils d'Ésope... Et puis Adonis
manifeste aussi à travers l'ondoiement du vers,
à travers le tenebroso raffiné qui
enveloppe de mélancolie l'évocation du bonheur
amoureux et assouplit en languissantes et
élégiaques volutes les aspérités
de la plainte pathétique, une esthétique de la
mesure et du mixte entre les sentiments et les tons
contraires : comme l'honnête homme était selon
Montaigne « un homme mêlé », le
poète classique de même se recommandera chez La
Fontaine par son talent d'alchimiste expert en dosages et
d'équilibriste jonglant avec les contraires, attentif
à fondre les couleurs du spectre en pure
lumière.
Plus directement représentatif de
l'idéal galant, Le Songe de Vaux
prévoyait de traiter sur un mode à la fois
badin et enchanteur un récit ésotérique
et onirique dont nous sont parvenus quelques extraits
représentatifs. L'ensemble se serait inscrit dans la
lignée d'un genre, le « songe littéraire
», qui combine les enchantements de la rêverie
à la rigueur de l'évocation descriptive d'un
paysage réel ou du moins vraisemblable. Ainsi le
poète, désireux de peindre Vaux encore
inachevé dans la splendeur de sa maturité,
imagine-t-il que le Sommeil s'empare de lui pour lui montrer
en rêve le château et les jardins tels qu'il
seraient plusieurs décennies après leur toute
récente édification. Inspiré des
Songes de Scipion et de Poliphile surtout,
inscrit dans la tradition allégorique du Roman de
la Rose revue par les salons précieux sous la
forme pastichée des énigmes frivoles et des
interminables débats entre les agréments
divers de la vie, des arts et de l'amour, le texte tel qu'il
nous est parvenu tire de son inachèvement fortuit un
effet de négligence à la fois seyante et un
peu nostalgique, tandis que l'identification des oeuvres et
des paysages qu'il évoque et que nous pouvons
aujourd'hui admirer dans le château et le parc de
Vaux-le-Vicomte lui confèrent le charme suggestif
d'un guide touristique rêvé par un poète
amateur d'art. Ajoutons que les dialogues plaisants entre un
saumon et un esturgeon, imités de Vincent Voiture,
pape de la galanterie, ou l'évocation lyrique d'un
cygne chantant sa mort en accents plaintifs et en vers
inégaux, donnent à espérer les accents
futurs de certaines Fables. Cependant que le
goût pour la métamorphose et la fantasmagorie,
l'atmosphère nocturne, le ton et le tour de promenade
et l'agréable alternance des vers et de la prose,
mêlant la distance de l'humour et le consentement au
songe, annoncent l'équilibre que porteront à
sa perfection, outre certaines Fables, les Amours
de Psyché dix ans plus tard.
L'arrestation de Fouquet fit l'effet d'un coup de foudre,
à quelque temps de la magnifique fête de Vaux
organisée par lui pour le roi et dont en juin 1661 La
Fontaine envoyait à son ami Maucroix un compte rendu
enthousiaste qui vaut pour pétition de principes
esthétiques : il y appelait à la fusion, sous
le signe du naturel, source de plaisir sensible et
intellectuel, entre l'imitation vraisemblante de la
réalité et l'exaltation
idéalisée de la beauté. La Relation
d'un voyage de Paris en Limousin se présente sous
forme de lettres pittoresques mêlant à
l'évocation en prose des lieux traversés un
choix de vers courts et sautillants, tantôt
burlesques, tantôt nobles, parfois tendres, qui
prolongent et glosent ces instantanés
apprêtés. Le genre est bien connu,
caractéristique de la littérature mondaine et
du goût galant : la correspondance plus ou moins
fictive composée par un membre d'une coterie
éloigné de ses amis, et destinée par
lui à être lue devant ce public de
connaisseurs, constitue un réservoir d'effets
variés et virtuoses, d'évocations piquantes,
de comparaisons plaisantes entre le ton parisien et les
moeurs de province, une bouffée d'« exotisme
» à bon compte. La Fontaine y sacrifie sans
doute à loisir et au retour plutôt qu'au cours
de son voyage, comme il voulait nous le faire croire : ses
lettres sont datées d'une manière un peu
fantaisiste par rapport à son déplacement le
long des routes de France, et certaines de ses informations
semblent relever de la lecture d'ouvrages décrivant
les régions parcourues plutôt que de
l'observation réelle des paysages rencontrés.
Le naturel, après tout, n'est jamais que l'effet
produit par un artefact pourvu de tous les fards de la
vraisemblance jusqu'à donner la parfaite illusion du
vrai. Mais cet artefact procède d'une
expérience réelle et profonde de la nature, de
l'observation, certes méditée, reconstruite,
mais d'autant plus vive. Ainsi, au coeur de cette oeuvrette
qui n'est pas impérissable, La Fontaine nous
révèle-t-il, précieux enseignement,
comment, issu des salons où la galanterie
menaçait de l'édulcorer et de le dissoudre en
extravagance ou en évanescence précieuses,
l'idéal que l'on nommera par la suite classique,
l'idéal en somme du grand goût de
Molière, de Racine, de Mme de Sévigné,
plus tard de La Bruyère, procéda d'un
ressourcement dans la réalité qui, pour
n'être pas direct, immédiat, massif, «
réaliste » en somme, sut néanmoins tenir
la part toujours égale entre l'artifice et la nature.
Le résultat de cette transsubstantiation de la mode
galante en art classique, on le mesure à la
manière dont les poètes des années
1660-1680 se détournent de la réalité
immédiate pour mieux accéder à la
vérité qui l'enveloppe sans l'annuler : les
badinages parfois vains et les recherches parfois
intempestives de la galanterie ont fait office de champ
d'expérience pour cette métamorphose qui, sous
couvert de distance, met l'imitateur de la « Nature
» à plus grande proximité de son objet.
Le Limousin de La Fontaine fut l'emblème de cette
échappée belle hors des salons, même si
les routes de France furent observées par lui
à travers l'optique d'un amuseur de ruelles.