e jeune Jean est-il arrivé dès 1635
dans la capitale, comme on l'a supposé plus tard,
pour y compléter ses études primaires et
secondaires entamées à Château-Thierry,
en compagnie de celui qui serait l'ami de toute une vie,
François Maucroix ? On ne peut l'établir
assurément. Du moins peut-on supputer sans grand
risque d'erreur ce qu'il avait appris de ses premiers
maîtres : d'abord, les rudiments de la composition et
de la rédaction oratoires, l'art d'écrire et
de varier les styles à partir de la traduction, de
l'imitation, de la transposition et de la glose, notamment
des apologues ésopiques, source traditionnelle
d'exercices pour les collèges d'antan - cela faisait
partie du « rudiment ». Outre cette
familiarité première avec le fonds auquel il
puiserait plus tard sa meilleure inspiration, sa province
natale favorisa peut-être aussi une
imprégnation plus diffuse de son esprit et de son
goût par la lointaine tradition lyrique de la
Champagne, celle des trouvères de la cour de Marie,
comme Gace Brulé, Chrétien de Troyes et
Thibault, le chantre médiéval des amours
courtoises : d'un côté, leur style
mélodieux et gracieux tendait déjà vers
cet enjouement et cette aisance sinueuse qui feront la
grâce des vers de La Fontaine ; d'un autre
côté, son goût pour la saveur
archaïque du vieux style et des naïves enluminures
médiévales a pu se forger ou se conforter au
contact de cette lointaine inspiration locale.
Ce n'est pourtant pas sous les traits d'un
poète que l'histoire nous a conservé le
premier portrait de La Fontaine à Paris, mais d'un
futur prêtre, et non des moins austères :
premiers vibrements d'aile d'un papillon qui s'égare
d'un vol incertain dans le cloître de l'Oratoire de
Paris où, depuis le début du siècle, se
formaient les meilleurs des maîtres et des
doctrinaires de la Contre-Réforme, selon la
règle édictée en 1611 par
Bérulle, fervent organisateur de la reconquête
catholique après les guerres de Religion...
L'Oratoire, congrégation séculière,
formait le coeur et l'esprit de ses novices par la
prière, les lectures et les méditations
pieuses, la pratique assidue de la confession, pour
transfigurer « l'homme intérieur » et afin
d'envoyer dans le monde, et principalement dans les
fonctions d'enseignement, des prêtres armés de
doctrine et de force morale. Qu'allait y faire un
aîné de famille comme Jean de La Fontaine, qui
y reçoit la robe et le petit collet en avril 1641,
six mois avant son frère cadet Claude ? Embrasser une
profession d'enseignant, c'est peu probable. Préparer
son établissement dans le monde religieux, comme son
ami Maucroix qui se destinait au canonicat ? Cela ne
réclamait pas tant de préparation morale.
Examiner sa conscience et répondre à l'appel
d'une vocation ? Ce fut en tout cas un voeu
éphémère, tout juste indicatif d'un
penchant à la méditation et d'une
inquiétude spirituelle qui devait reparaître de
manière épisodique tout au cours d'une vie
largement dévouée pour le reste aux plaisirs
sensuels. On dit que lui-même résumait en ces
termes plaisants et un peu cavaliers son passage dans la
maison de la rue Saint-Honoré, puis dans l'annexe du
faubourg Saint-Jacques où il fut dirigé par le
père Desmares, disciple de l'abbé de
Saint-Cyran et proche donc des jansénistes : «
Desmares voulait m'enseigner la théologie ; ils [les
Oratoriens] ne le voulurent pas. Ils crurent qu'il ne
pourrait me l'enseigner, ni moi que je pourrais l'apprendre.
- Mais à quoi passiez-vous vos journées ? -
Desmares s'amusait à lire son saint Augustin et moi
à lire mon Astrée. » La Fontaine
est dès alors l'homme des contretemps et du
contre-ton résolus en harmonie à la faveur
d'un détour subtil : la casuistique amoureuse des
bergers du Forez et leurs thébaïdes bucoliques
chantées par le roman d'Urfé n'offrent qu'un
très lointain écho de la doctrine et de la
retraite oratoriennes ; mais c'est un écho tout de
même, pour déformé qu'il soit.
En contrepoint de ces échos sacrés, voici
que le gaillard tintamarre des cabarets et le bruissement
furtif des conversations et des ébats salonniers
viennent alors apporter leur inflexion à la
mélodie qui rythme la vie de notre futur
poète. Dans Paris à peine sorti des troubles
de la Fronde, La Fontaine noue au cabaret de la Table Ronde
avec Pellisson, Mainard, Furetière ou Cassandre une
société et une amitié de «
palatins », renouvelant les confréries de
chevaliers médiévaux sur un mode mi-burlesque,
mi-nostalgique. On y échange vues et vers sur les
événements grands et petits de
l'actualité et sur l'art de les conter, sur les
moeurs et les modes d'une littérature et d'une
société qui élaborent leur
modèle éthique et esthétique à
partir d'idéaux nouveaux ou renouvelés que
façonnent et expérimentent les salons
parisiens : on y pratique et cultive la conversation
élégante et aisée, le code de l'amour
précieux, l'assouplissement de l'ardeur chevaleresque
en civilité honnête, fusionnant le savoir
humaniste et l'élégance mondaine à
égale distance du pédantisme et de la
superficialité, le souci de soi et d'autrui
voilé d'une apparente négligence de bon aloi,
l'enveloppement discret des règles du bien vivre et
du bien écrire dans l'intuition d'un goût juste
et assoupli, attentif à se proportionner aux
situations et aux personnes. Ce modèle de perfection
qu'aujourd'hui on qualifie par commodité de «
galant », identification à la fois sociale et
littéraire, trace depuis les années 1640 sa
voie encore indécise en s'abîmant de temps
à autres dans ces excès que figurent de
manière emblématique les ridicules d'une
préciosité extravagante ou dupe
d'elle-même.
Le salon de Madeleine de Scudéry et ses
romans à clés, le Cyrus ou la
Clélie, idéalisent ce mode de vie et
d'écriture galantes, hérité d'une
Antiquité pour partie rêvée, celle de
l'agora athénienne des meilleurs temps et du forum ou
des palais de l'empire romain à ses moments de
perfection. La Renaissance, particulièrement
italienne, en a filtré les leçons et
nimbé de songe les contours calqués sur les
linéaments subtils du dialogue platonicien, sur les
architectures assouplies du cicéroniasnisme ou les
acuités incisives des épîtres de
Sénèque. Et Castiglione, que son ami
Raphaël peignit d'une brosse élégante et
méditative, avait fusionné dans son
traité du Courtisan les règles de ce
savoir-vivre raffiné, sous la forme du dialogue
stylisant une conversation entre gens de beau mérite
et de belles manières, sur le mode de la
sprezzatura, cette désinvolture
contrôlée et jouée qui assouplit en
spontanéité d'un naturel apparent une
étude et un contrôle de soi propices aux
relations élégantes et à
l'épanouissement du mérite personnel.
L'entourage de Fouquet, pour ne pas dire sa cour, en
l'hôtel de Narbonne ou à Saint-Mandé, et
bientôt dans l'écrin prestigieux de Vaux auquel
travaillent pour lui les meilleurs artistes du temps, offre
un exemple accompli de cette honnêteté aimable,
raffinée et subtile, friande de littérature
souriante et badine, tempérant de délicatesse
un culte réfléchi du plaisir. L'entrée
de La Fontaine dans cette sphère esthétique et
morale va se trouver marquée dans le milieu de la
décennie 1650 par un double symbole : sa
présence sous le masque dans la Clélie,
travestissement romanesque « à la romaine »
du salon de Mlle de Scudéry (publié entre 1654
et 1660) ; et son entrée au service
(littéraire) de Fouquet, avec qui il signe en 1659 un
plaisant contrat de « pension poétique »
trimestrielle, argent et protection s'échangeant
contre vers et proses de circonstance. L'ami Pellisson,
féal de la romancière précieuse et
intendant aux plaisirs littéraires du puissant
mécène, se fit l'intermédiaire de ces
deux initiations baptismales, aidé pour la seconde
par l'oncle de la jeune Mme de La Fontaine, Jacques Jannart,
membre influent de la clientèle de Fouquet et son
substitut dans ses fonctions de procureur
général au Parlement de Paris.