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Jean de la Fontaine / L'abeille et le papillon
 

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epuis la naissance du jeune Jean de La Fontaine à Château-Thierry en juillet 1621 jusqu'à son entrée en noviciat au printemps de 1641 à l'Oratoire de Paris, on ne sait rien de bien certain sur sa vie personnelle. Des deux premières décennies de son existence, tout ce que l'on connaît concerne sa famille plutôt que lui en particulier.

Charles de La Fontaine, son père, descendait d'une lignée de marchands champenois en quête d'un lent anoblissement par voie d'offices : il venait d'acheter quand naquit son aîné une charge de maître triennal des eaux et forêts du duché de Château-Thierry et de Châtillon-sur-Marne grâce à la fortune personnelle de son épouse, Françoise Pidoux, elle-même veuve d'un marchand de Coulommiers. Cette fortune par alliance lui permit aussi d'acquérir une belle maison de pierres à trois corps de logis entre cour et jardin, avec tour en poivrière et porche seigneurial, qui existe toujours sur le coteau de ville, entre la Marne et le château du roi mérovingien Thierry IV auquel la cité doit son nom. Autour de 1640, le revenu de la famille comprend les intérêts de plusieurs prêts hypothécaires ; les rentes que lui font trois maisons de la grand'rue et deux du faubourg, à quoi s'ajoute la propriété de quelques terrains en ville ; le rapport de trois fermes, de cinq arpents de vigne et de plusieurs prairies à Coulommiers, Clignon et Montmirail. Avec les biens propres de Françoise Pidoux, cela constitue une assez belle fortune, mais fondée sur des bases fragiles que la mort de Charles, en 1658, ne tarde pas à révéler : malgré la cession de sa part que lui consent son frère puîné entré dans les ordres, Jean, notre poète, devra alors réaliser une partie du capital pour acquitter droits et dettes. Il prend même à cette époque la précaution de se séparer de biens avec sa jeune épouse, née Marie Héricart, à laquelle un mariage arrangé l'avait lié en 1647, malgré leur différence d'âge : elle avait quatorze ans, lui déjà vingt-six.

Cette séparation de biens toute juridique entérinait d'ailleurs symboliquement une séparation de corps et d'esprit : malgré la naissance, en 1653, d'un fils dont la légende veut que le fabuliste le rencontrant un jour dans une rue ne l'ait pas même reconnu (!), leur union ne fut jamais très unie. Il semble que Jean ait beaucoup trompé sa femme, plus d'ailleurs par étourderie que par libertinage. Elle prétendait qu'il pouvait passer trois semaines sans se souvenir qu'il était marié. Elle aussi profita, pour sa part, de cette distraction. Ce dont le mari commode ou philosophe ne s'émut nullement, disent la chronique (légendaire) et ses amis bien informés. En tout cas, il semble avoir mené entre son mariage et la mort de son père une existence de fils de famille presque célibataire, à Paris où ses études l'avaient assez tôt appelé, puis sa vocation et son goût souvent rappelé, l'éloignant toujours plus de sa famille. Autour de 1658, Tallemant des Réaux, chroniqueur bien informé des ragots du temps, le dépeint comme un grand « rêveur », c'est-à-dire un distrait, ardent en amours de rencontre et passablement pittoresque. Il le campe en bottes blanches, errant une lanterne à la main dans les rues de Château-Thierry et les chemins de Champagne, pour courir après les dames. Notamment certaine abbesse de Mouzon que Mme de La Fontaine surprit un jour au logis avec son mari : « Il ne fit que rengainer, lui fit la révérence et s'en alla », précise l'historiographe goguenard. Et notre futur poète de conclure l'aventure par une galante épître en vers dédiée à la belle moniale : publié beaucoup plus tard, ce texte commença de circuler, dès l'aventure consommée, dans les salons parisiens où il fut apprécié notamment par le surintendant des finances Nicolas Fouquet, qui était sensible aux mêmes plaisirs quoiqu'il les pratiquât de manière plus discrète.

Même s'il a dû se rencontrer d'autres abbesses de Mouzon dans la vie du jeune La Fontaine, de telles attaches, si fugitives, ne suffisent pas à faire de vous un bourgeois résidant de Château-Thierry. Quoiqu'il ait acquis lui-même en 1652 une charge de maître des eaux et forêts analogue à celle de son père, et bien que cette fonction le retienne encore dans sa province, La Fontaine à dater de la mort de son père y accumule trop de déboires financiers, judiciaires et administratifs, qui sont d'ailleurs loin de dépendre tous de sa désinvolture et de sa maladresse en affaires, pour conserver son statut de notable local. Le titre d'écuyer qu'à la suite de Charles il lui arrive de s'arroger pour faire un pas du côté de l'aristocratie - et donc de l'exemption d'impôt - lui coûte poursuites et amendes en 1662 au titre d'usurpation de statut nobiliaire. La protection de l'oncle de sa femme, Nicolas Jannart, familier de Fouquet, manque de l'entraîner dans la disgrâce qui frappe le surintendant en 1661. Le passage de Château-Thierry sous juridiction du duc de Bouillon provoque la même année l'abolition et le rachat par le nouveau maître de tous les offices et charges attachés à son apanage ; mais le remboursement traîne dix ans durant : La Fontaine continue de remplir ses fonctions, tout en sachant qu'elles n'ont plus d'avenir. Si bien qu'en 1671, tous ces déboires consommés, il se retrouve parisien plus que jamais, dépourvu de tout revenu champenois : la vente de la maison familiale coupera en 1676 son dernier lien avec sa terre d'origine, et parachèvera ce détachement qui dessine dans la géographie de sa vie la substitution d'un statut précaire d'homme de lettres parisien à son statut originaire de bon bourgeois castelthéodoricien. Ainsi se dessine le cheminement régulier, subi mais assumé et comme secrètement souhaité, d'une vie écartelée entre deux villes et plusieurs maisons, la sienne et celle(s) que ses protecteurs successifs lui offriront. Une vie qui, pente ou hasard, le conduit progressivement à la rencontre de son génie poétique par l'abandon progressif de ses attaches locales, familiales et sociales.