Livre et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Jean de la Fontaine / L'abeille et le papillon
 

suivant 

Dans un des rares moments d'effusion où, en dépit de la réserve pudique propre à sa personne et à son époque, La Fontaine livre en confidence son jugement sur lui-même, sur son génie et sur son oeuvre, il se décrit en ces termes :

"Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet."

Ces vers tardifs qu'il dédia en 1685 à sa plus fidèle et amicale protectrice, Mme de La Sablière, sont célèbres. Leur célébrité ne doit pourtant pas occulter leur richesse de nuances et d'implications. D'une part, s'y associent l'allusion bonhomme à la palette du peintre animalier (abeilles et papillon) et l'allusion savante à sa culture humaniste et néoclassique (Platon et le Parnasse). D'autre part, la métaphore derrière laquelle se masque et se découvre le poète suggère, jusqu'aux limites de la cohérence, la double nature d'un génie à la fois frivole et fécond : les voltiges du papillon exaltent la seule grâce de son vol aisé et capricieux, l'effervescente activité de l'abeille participe à la profitable alchimie de la ruche industrieuse. L'image prend ainsi en compte l'ambivalence d'un génie divers par étourderie et fertile par sa diversité ; la dualité d'une esthétique alliant, selon le précepte d'Horace, l'utilité de l'instruction méditée à l'agrément de la délectation sensible ; et l'ambiguïté d'une éthique fusionnant l'hédonisme de la Cigale à la sagesse laborieuse de la Fourmi.

Cette inspiration inquiète de fureter de tous côtés pour trouver à pilloter des fleurs toujours nouvelles a fécondé une oeuvre marquée par une variété et un renouvellement constant de ses sources et de ses formes. Dominé par les quelque deux cent quarante fables qui en concentrent les couleurs diverses, le massif des oeuvres égrenées par La Fontaine au cours de sa longue vie compte aussi près de soixante-dix contes, un roman mêlé de prose et de vers, une idylle héroïque, deux livrets d'opéra, deux tragédies (l'une lyrique et l'autre inachevée), deux comédies, un ballet comique, les fragments d'un songe, un poème scientifique, trois épîtres critiques en vers, un poème chrétien, deux paraphrases de textes sacrés, une relation de voyage, six élégies, des satires, des odes, des ballades, des madrigaux, des sonnets, des chansons, des épithalames et des épigrammes, un pastiche, des traductions de vers latins, des lettres, beaucoup de vers de circonstance et de pièces perdues... D'où procède cette fécondité, cette volubilité même, qui trahissent en réalité une instabilité de goût et une insatisfaction latente ? Eût-elle seulement précédé la rencontre tardive que le poète fit des fables ésopiques, on eût volontiers analysé cette errance comme le cheminement incertain d'un écrivain en quête de lui-même et du meilleur modèle auquel se conformer pour tirer de cette rencontre l'accomplissement de son génie. Mais la chronologie montre que, loin de stabiliser cette prédisposition au vagabondage, la réussite des premières fables en éperonne le besoin : jusqu'à ses derniers jours, La Fontaine musarde, avec un bonheur d'ailleurs inégalCe dont il est le premier conscient, comme il l'avoue dans un autre passage du même poème adressé à Mme de La Sablière : . 

"J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire
Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ;
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours."

Volage par nature et penchant d'esprit et d'âme, par principe et manière esthétiques, ou par soif de quelles découvertes toujours nouvelles ? Suivre à la trace la vie et l'oeuvre de La Fontaine entre 1621 et 1695 constitue sans doute la meilleure voie pour éclairer le choix entre ces hypothèses : papillon éperdu de diversité ou abeille affairée à métamorphoser le suc de toutes les « fleurs du bien dire » en miel poétique - le mystère de l'inquiétude et de la fluctuation perpétuelles de La Fontaine oscille entre ces allégories choisies par lui-même avec la subtilité allusive qui lui est ordinaire.