
Une grande déception pour nous, les Misérables d’Hugo. J’écarte la morale du livre: il n’y a pas de morale en art; le point de vue humanitaire de l’œuvre m’est absolument égal. Les frères Goncourt, Journal, avril 1862 Le nom de Hugo est récurrent dans le Journal des frères Goncourt. La figure du grand homme y est fréquemment désacralisée1. Même après sa mort, il reste fréquemment cité, ce qui montre à quel point il est encore présent dans le paysage littéraire.Les Goncourt, après avoir tâté du romantisme, se détachent très rapidement des hommes de 1830, en qui ils ne voient que «les marchepieds de Hugo», pour s’orienter vers le réalisme. C’est pourquoi la «lyrique friperie»2 de La Légende des siècles les touche peu, car elle part, à leurs yeux, d’un contresens fondamental: selon eux, Hugo y a tenté de rivaliser avec la peinture et s’est fourvoyé dans «une poésie peinte, empâtée», vouée à l’artificiel et à la pure recherche formelle avec «ses caricatures de force, [son] titanesque factice, [sa] recherche puérile de mots sonores qui grisent la rime». L’«illustre amoureux du grand, du beau» s’est enlisé dans la voie de l’imagination et de l’idéal, méconnaissant la nécessité du vrai. Cette critique est particulièrement sensible lors de la réception des Misérables, en 1862. Les Goncourt, alors loin de renchérir sur l’aspect immoral du roman, mettent l’accent sur son caractère résolument artificiel et faussement hiératique: «Je réfléchis combien l’imagination donne peu, ou plutôt qu’elle ne donne rien, en comparaison du vrai: voir Les Misérables de Hugo.»3 Dès 1881, lors de la fête anniversaire de Hugo, Edmond Goncourt manifeste clairement son agacement pour le culte du grand homme. Il fera de même en 1885, au moment de ce qu’il nomme des «funérailles foutatoires»4.
1. «Avec les pauses, les arrêts, les soulignements de sa conversation, avec son ton oraculaire à propos des choses les plus simples, le grand homme fatigue, lasse, courbature l’attention.» (Journal, en date du 12 février 1877). 2. Journal, en date du 31 mars 1883. 3. Journal, en date du 29 octobre 1862. 4. «À l’heure où l’on démolit Dieu, commence la religion, l’adoration à plat ventre des individus, le lècheculisme des saints du radicalisme. Et qu’on ne me parle plus du génie d’Hugo ! Le génie littéraire de l’homme, on s’en fout pas mal, on ne célèbre que la platitude de sa courtisanerie pour la vile multitude.» (Journal, en date du 27 février 1881). | ||||
|
|