Trains
On cite souvent Vigny et sa Maison du berger. Ou encore un passage du Satyre
de Hugo. Dans les deux cas, la «poésie du chemin de fer»
provoque un haussement dépaules. Le voyage en Belgique, en 1837,
lui donne une place de choix.
Je suis réconcilié avec les chemins
de fer ; cest décidément très beau. Le premier que
javais vu nétait quun ignoble chemin de fabrique. Jai
fait hier la course dAnvers à Bruxelles et le retour. Je partais
à quatre heures dix minutes et jétais revenu à huit
heures un quart, ayant dans lintervalle passé cinq quarts dheure
à Bruxelles et fait vingt trois lieus de France. Cest un mouvement
magnifique, et quil faut avoir senti pour sen rendre compte. La rapidité
est inouïe. Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont
des taches ou plutôt des raies rouges et blanches ; plus de points, tout
devient raie ; les blés sont de grandes chevelures jaunes, les luzernes
sont de longues tresses vertes ; les villes, les clochers et les arbres dansent
et se mêlent follement à lhorizon ; de temps en temps, une
ombre, une forme, un spectre debout paraît et disparaît comme léclair
à côté de la portière ; cest un garde du chemin
qui, selon lusage, porte militairement les armes au convoi. On
se dit dans la voiture : Cest à trois lieues, nous y serons dans
dix minutes. Le soir, comme je revenais, la nuit tombait. Jétais
dans la première voiture. Le remorqueur flamboyait devant moi avec un
bruit terrible, et de grands rayons rouges, qui teignaient les arbres et les
collines, tournaient avec les roues. Le convoi qui allait à Bruxelles
a rencontré le nôtre. Rien deffrayant comme ces deux rapidités
qui se côtoyaient, et qui, pour les voyageurs, se multipliaient lune
par lautre. On ne distinguait pas dun convoi à lautre ; on ne voyait passer ni des wagons, ni des hommes, ni des femmes, on voyait
passer des formes blanchâtres ou sombres dans un tourbillon. De ce tourbillon
sortaient des cris, des rires, des huées. Il y avait de chaque côté
soixante wagons, plus de mille personnes ainsi emportées, les unes au
nord, les autres au midi, comme par louragan.
Le face-à-face de Hugo et de la modernité
pratique, qui constitue la base de la réflexion sur les rapports du réel
et de lart présent, est pour nous aussi déroutant que pour
lui. Laccélération des diligences et des malles postes,
empruntant des routes qui allaient saméliorant, avait permis de
gagner du temps. On parlait aussi, selon les humeurs et les lignes, de lamélioration
du confort ou de sa disparition. Ici, Hugo parle dune révolution
de la perception : le point devient raie. À partir de cette constatation,
le «réel» se métamorphose. Des métaphores
poétiques prennent le contrôle du paysage : les blés sont
des chevelures, les luzernes des tresses. La vitesse et le bruit annulent aussi
les hommes, qui ne sont plus que des formes blanchâtres ou sombres «dans un tourbillon». La vitesse qui poétise crée un paysage
qui pourrait devenir infernal.
Nous retrouvons, dans les tgv, les mêmes
taches et les mêmes raies à cela près que nous avons moins
le temps de voir. Quant à la vue davion, elle nous donne plutôt
un sentiment dimmobilité. Le texte de Hugo est donc, par sa force
verbale, un témoignage surprenant, et une invitation à réfléchir
sur les rapports de lhomme moderne avec laccélération,
avec, en toile de fond, la certitude que ce qui a changé depuis nest
plus la perception de la vitesse, mais une connaissance qui sexprime en
chiffres. La poésie nentre plus en ligne de compte.
Mais que dire de ce «remorqueur»
que nous avons appelé locomotive ? Lorsque Apollinaire écrivait
dans Calligrammes :
Crains quun
jour un train ne témeuve
Plus
il ne pensait pas en termes de perception, mais de nostalgie. Le train nest
plus pour lui que léquivalent éphémère des
«dames du temps jadis» de Villon. Hugo serait-il plus proche de
cette modernité que Théophile Gautier recherchait dans ce quil
appelait «le fantastique en habit noir» ?
Malheureusement, lorsquil parle de la locomotive, Hugo déraille.
Il faut faire beaucoup defforts pour ne
pas se figurer que le cheval de fer est une bête véritable. On lentend
souffler au repos, se lamenter au départ, japper en route ; il sue, il
tremble, il siffle, il hennit, il se ralentit, il semporte ; il jette tout
le long de la route une fiente de charbons ardents et une urine deau bouillante ; dénormes raquettes détincelles jaillissent à
tous moments de ses roues ou de ses pieds, comme tu voudras ; et son haleine
sen va sur vos têtes en beaux nuages de fumée blanche qui
se déchirent aux arbres de la route.
Lanimalité de la «remorque», cheval de fer et bête fantastique, est bien établie. Elle
est composée de bruits incongrus, qui soulignent son caractère
imaginaire. Hennir est du cheval. Japper, non. Une «bête prodigieuse», dit le poète qui conclut ainsi son évocation :
Après mon retour, il était nuit,
notre remorqueur a passé près de moi dans lombre, se rendant
à son écurie, lillusion était complète. On
lentendait gémir dans son tourbillon de flamme et de fumée
comme un cheval harassé.
Dans lhistoire de Psyché et dans
beaucoup dautres, linterdiction qui pèse sur le regard est
destinée à préserver le «monstre»
en lespèce lAmour, le plus beau, le plus redoutable de tous.
Quiconque enfreint linterdit est puni, privé pour toujours de lenchantement
et de lenchanteur. Ici, le cadre de la fable est le même, mais la
moralité est plutôt morose :
Il est vrai quil ne faut pas voir le cheval
de fer ; si on le voit, toute la poésie sen va. À lentendre,
cest un monstre, à le voir, ce nest quune machine.
Voilà la triste infirmité de notre temps ; lutile tout sec,
jamais le beau. Il y a quatre cents ans, si ceux qui ont inventé la poudre
avaient inventé la vapeur, et ils en étaient bien capables, le
cheval de fer eût été autrement façonné et
autrement caparaçonné ; le cheval de fer eût été
quelque chose de vivant comme un cheval et de terrible comme une statue. Quelle
chimère magnifique nos pères eussent fait avec ce que nous appelons
la chaudière ! Te figures-tu cela ? De cette chaudière, ils eussent
fait un ventre écaillé et monstrueux, une carapace énorme,
de la cheminée une corne fumante ou un long cou portant une gueule pleine
de braise ; ils eussent caché les roues sous dimmenses nageoires
ou sous de grandes aîles tombantes ; les wagons eussent eu aussi cent
formes fantastiques, et, le soir, on eût vu passer près des villes
tantôt une colossale gargouille aux aîles déployées,
tantôt un dragon vomissant le feu, tantôt un éléphant
la trompe haute, haletant et rugissant, effarés, ardents, fumants, formidables,
traînant après eux comme des proies cent autres monstres enchaînés,
et traversant les plaines avec la vitesse, le bruit et la figure de la foudre.
Ceût été grand.
Mais nous, nous sommes de bons marchands bien
bêtes et bien fiers de notre bêtise. Nous ne comprenons ni lart
ni la nature, ni lintelligence, ni la fantaisie, ni la beauté,
et ce que nous ne comprenons pas, nous le déclarons inutile du haut de
notre petitesse. Cest fort bien. Où nos ancêtres eussent
vu la vie, nous voyons la matière. Il y a dans une machine à vapeur
un magnifique moteur pour un statuaire ; les remorqueurs étaient une admirable
occasion pour faire revivre ce bel art du métal traité au repoussoir.
Quimporte à nos tireurs de houille. Leur machine comme cela dépasse
déjà de beaucoup la portée de leur lourde admiration. Quant
à moi, on me donne Watt tout nu, je laimerais mieux habillé
par Benvenuto Cellini.
La machine, habillée dobscurité
et de vitesse, est nue. Hugo, qui a si bien su coller au réel quand il
parlait du progrès technologique, se trouve incapable déchapper
à lesthétique qui lui permettrait de réinventer le
nu, sous langle du mécanique. Son dépit lui inspire une
réaction tristement passéiste. Limagerie médiévale,
tout comme la mise en accusation de ces «bons marchands bien bêtes» qui incarnent la bourgeoisie dominante, sont le signe dune démission.
Au début du développement industriel, Hugo imagine lère
nouvelle comme un prolongement dégradé du style troubadour. Limage
du dragon de Siegfried ou de Sigefroi le Cornu, remorquant un train tout juste
bon pour Disneyland, est consternante. Benvenuto Cellini, pris comme parangon
de lart décoratif, na jamais été chercher sa
thématique, que je sache, dans des vieilleries. Ses protecteurs ne lauraient
pas supporté.
En 1837, lorsquil découvre la liberté
du rococo, Hugo na donc pas encore à sa disposition les instruments
poétiques qui lui permettraient de découvrir le langage de la
réalité moderne. Il ségare au point décrire
une absurdité : «Si ceux qui ont inventé la poudre avaient
inventé la vapeur, et ils en étaient bien capables.» La
difficulté pour parvenir à une articulation satisfaisante du réel
et de limaginaire prend des airs de problème politique non résolu.