Collections

 Retour à la liste
des auteurs

Victor Hugo / Glossaire
 

 précédent | suivant 

Théâtre en liberté

Hugo, après avoir abandonné la scène après la «chute» des Burgraves en 1843, a repris sous diverses formes, l’écriture scénique dès 1853, peut-être avant, et a produit quelque œuvres marquantes. L’idée d’un «spectacle dans un fauteuil» conçue par Musset, très différente de la formule adoptée par Mérimée, n’a peut-être pas été étrangère à la direction prise par Hugo. Mais le dossier du Théâtre en Liberté, tel que Hugo l’avait constitué, était très hétéroclite, et comportait des singularités.
Très tôt, bien avant de mettre un terme, qu’il imaginait provisoire, à son activité théâtrale, Hugo avait esquissé, pour le plaisir, des dizaines de petites scènes, qui se bornaient quelquefois à quelques vers, ou campé quelques personnages au nom récurrent, comme Maglia. Dans le second cas, les répliques et les ébauches de situations s’entassaient, sans ordre, autour du nom, sans que le personnage prît de l’épaisseur. Hugo se contentait parfois d’inventer un nom très pittoresque, en attente de rôle, comme Goulatromba, qui avait fourni une rime riche à Ruy Blas ou comme le diable et la diablesse Huantemoc et Huantepec, sortis de quelque article de journal sur la guerre du Mexique. Les intentions malicieuses ne manquent pas, puisqu’on trouve, dans une autre liste, un personnage femelle nommé Grive-la-Braillarde. Ce ne sont au demeurant que des esquisses, au mieux des fragments, presque jamais des sujets, encore moins des scénarios.
Quant à la question de la représentation, Hugo avait, d’avance, distingué entre des pièces qui «pourraient être représentées sur nos scènes telles qu’elle existent» et les autres qui «sont jouables seulement à ce théâtre idéal que tout le monde a dans l’esprit».
Le titre fut trouvé tardivement. Dans l’esprit de Hugo, les pièces jouables ne se distinguaient pas des pièces jouées. Elles appartenaient à la catégorie des œuvres en suspens. Il y eut, en 1866, sur la quatrième page de couverture des Travailleurs de la mer, trois pièces distinctes données comme devant «paraître prochainement» : Torquemada, drame en cinq actes ; Margarita, comédie en un acte ; La Grand’mère, comédie en un acte. En 1868, il annonça, sur la couverture de L’Homme qui rit : Le Théâtre en liberté, drames et comédies. À cette date, quelques pièces avaient été publiées dans un recueil poétique, La Légende des siècles, ou étaient réservées en attendant une occasion qui fut Les Quatre vents de l’esprit. La notion de Théâtre en liberté correspondait donc, semble-t-il, à un théâtre en vers, ne tenant pas compte des difficultés scéniques.
Ce qui a été, depuis, assimilé au théâtre en liberté, appartient à la catégorie du «jouable». Mangeront-ils, qui a été beaucoup joué, est une comédie alerte, où le poète prêtant sa voix à ses personnages, dit en souriant des choses que la censure impériale ne laisserait sans doute pas passer sur un théâtre. C’est une excellente pièce, assez traditionnelle. Deux autres pièces, qui ont été jouées avec succès, Mille francs de récompense et L’Intervention, sont des comédies en prose qui auraient pu appartenir au répertoire d’un grand théâtre du boulevard, si la parole avait été libre. Il était évidemment impossible de les faire jouer à une époque ou Ruy Blas était considéré comme subversif.
Il est étrange que Hugo ait traité comme une pièce à part La Forêt mouillée, qui aurait pu être l’emblème de la liberté théâtrale. Il y donnait la parole aux plantes et aux bêtes, avec une verve que le Rostand de Chantecler dut lui envier. On la jouera peut-être un jour, et l’on donnera la parole aux personnages éphémères des «Gueux», des «Mômes», des «Comédies cassées», de «Maglia» et de tout ce qui n’a été que fort maladroitement classé. Il faudrait pour cela casser le Théâtre en liberté et lui permettre de briser ses chaînes. Hugo n’a pu se résoudre à franchir le pas qui eût été historiquement une ouverture considérable : la création d’un «théâtre de chambre», fait de fragments ou de bribes, voire de petites pièces, constituant, dans sa globalité et dans son inachèvement, un petit monde imaginaire dans lequel tout pourrait être dit ; une sorte de café-théâtre, ou de théâtre à lire, indépendant des conditions de représentation. Il faudrait très peu de choses pour que ce théâtre-là trouve le chemin du public.