Tables parlantes
Les tables de Marine Terrace nont jamais «tourné».
Introduite dans la famille Hugo par Madame de Girardin, cet engouement parisien
trouva vite des adeptes et des observateurs. En amont des commentaires et des
«explications», quelques faits.
La table est un guéridon posé sur
une table plus grande. Les participants, debout, posent les mains sur le guéridon.
La table ne tourne pas, mais frappe des coups
distincts.
Le code adopté par les participants, qui
suivent la tradition dont Madame de Girardin pouvait attester de lefficacité,
consiste à traduire les frappements par des lettres : un coup pour a ; deux coups pour b, etc. Pour aller vite, on décide de représenter
oui par un seul coup séparé, et non par deux coups.
Les lettres sont reportées, au fur et à
mesure de leur «dictée» sur une feuille de papier, puis
sur des cahiers qui ont été conservés.
Au début, Hugo sest parfois «mis à la table», mais lexpérience fut chaque fois
décevante. On crut comprendre que les meilleurs résultats étaient
obtenus lorsque le fils aîné, Charles, qui était le meilleur
«médium», était assis à la table.
La plus assidue, en dehors de Charles, était
Madame Victor Hugo qui ne ratait pas une seule séance, et Auguste Vacquerie.
Victor Hugo lui-même aimait jouer le rôle
de scribe. Comme il était celui qui interrogeait le mieux la table, il
était en mesure dinscrire sur le cahier ses questions, et, lettre
par lettre, péniblement, les réponses. Quand il sabsentait,
cest en général Vacquerie qui prenait sa place en tant que
secrétaire. Victor Hugo, en effet, nétait pas toujours présent,
soit quil eût mieux à faire, soit quil préférât
sabstenir pour éviter les interférences entre ce quil
était en train décrire et la dictée de la table.
Il lui fallait conserver sa liberté. Il fit une exception majeure à
la règle, lorsque la table lui ordonna décrire un poème
sur les souffrances des êtres captifs, que lon croit inanimés
ou inconscients. Ce fut «Ce que dit la Bouche dombre», que
Hugo considérait comme une commande quil se devait dhonorer.
La table, pour répondre, adoptait une multitude
de noms propres ou se donnait des masques allégoriques, comme «lOmbre du sépulcre» ou «la Mort», ou le Drame.
Hugo fut troublé par les tables, et cela
dautant plus que les idées exprimées se rapprochaient souvent
des siennes, sous une forme parfois plus large, plus générale,
et même plus percutante. Moins croyeur que sa femme et que la plupart
des participants réguliers ou occasionnels, il discute, conteste, objecte.
Une nuit de décembre 1854, il écrivit sur le livre des tables
que le «monde sublime» qui communique par les tables «ne
consent même pas à accepter, pour rendre ses points de vue humainement
plus corrects, les faits scientifiques acquis et les pénétrations
de notre raison ou de notre observation. En un mot, il veut que lhomme
doute». Il était persuadé que les noms sous lesquels la
table parlait ne correspondaient pas à la réalité, et quil
sagissait desprits anonymes, dont il ne pouvait rien dire, sinon
quils nétaient pas, eux-mêmes, de nature matérielle,
mais quils étaient capables de se manifester à travers la
matière. Il avait aussi remarqué que Charles était le seul
interlocuteur efficace, sans dailleurs penser à une supercherie.
Il envisagea, à certaines époques, des épreuves extraordinaires
pour vérifier la véracité du message des tables, mais renonça.
Laventure des tables prit fin durant lété
de 1855, à la suite dun incident. Hugo ne regretta jamais davoir
participé à la manifestation de phénomènes quil
ne comprenait pas. Pour lui, linexplicable devait, un jour ou lautre,
être compris rationnellement, mais il était important, en attendant
les éclaircissements scientifiques, de reconnaître lexistence
de tout ce qui leur résistait. Il jugea nécessaire, cependant,
daffirmer lindépendance de la création poétique.
Pour inventer Le Roi Lear ou Macbeth, Shakespeare ne peut dépendre, dit-il,
dun «morceau de bois». On aura compris que la leçon
valait aussi pour Victor Hugo.
On aurait intérêt à comprendre
un certain nombre de choses simples. La première, cest que chaque
époque a à sa disposition les mots qui correspondent aux réalités
et aux concepts quelle connaît et maîtrise. En 1853, ni le
mot inconscient, ni le mot surmoi, ni le mot censure, ni le complexe ddipe
ne sont à la disposition des savants. Ils parlent de lidentité
des esprits extérieurs, du «monde sublime», et emploient
des conventions langagières qui nont plus cours. Je crois que les
mots de la psychanalyse cités plus haut nont pas non plus assez
de prise pour expliquer les phénomènes en question, en dépit
du fait que le «patient» du Dr. Freud et de ses successeurs parle,
comme le fait la table. Cest au moins un encouragement. En attendant que
tout séclaire, nous sommes bien obligés de remarquer que,
contrairement à un cliché cent fois répété
par des esprits légers, la table ne parle pas le langage de Victor Hugo.
Certaines des images quelle emploie, étaient, littéralement,
impossibles avant lavènement du surréalisme. Faute de pouvoir,
à moins de croire à la métempsycose, les attribuer raisonnablement
à lesprit dAndré Breton, il va falloir, pour aller
plus loin, prendre conscience de cette différence criante entre la poésie
de Hugo et lextravagante dictée de la table. Lexplication
mécanique viendra peut-être après.