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Victor Hugo / Glossaire
 

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Hanneton

Dans un texte posthume de 1864, Promontorium somnii qui appartient à une grande nébuleuse autour de William Shakespeare, s’est glissée une page qui est à certains égards, un commentaire du titre, le «Promontoire du songe». Pour Hugo, le rêve est le partage des poètes, l’élément fécondateur. Mais il ajoute une mise en garde :
Seulement n’oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible n’aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un cerveau peut être rongé par une chimère.
Qui n’a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible ? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné ; il a fait des rencontres, il s’est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n’a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir, il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l’air, il se traîne à terre ; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l’arrêtent, un grain de sable l’empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d’un brin d’herbe, un monstre fond sur lui. C’est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C’est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné : le chevalier brigand de l’herbe. Rien n’est formidable comme de le voir sortir de l’ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n’a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c’est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge la tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu’à mi-corps dans ce misérable être, et le dévore sur place, vivant. La proie s’agite, se débat, s’efforce avec désespoir, s’accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange. Ainsi est l’homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n’a point su voler et qui ne peut pas marcher : le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les détruit.
Quelques lignes avant la fable du hanneton et du scarabée se trouvaient la «moralité» et la traduction :
Le poëte complet se compose de ces trois visions : Humanité, Nature, Surnaturalisme. Pour l’Humanité et la Nature, la Vision est observation ; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.
Une précaution est nécessaire : s’emplir de science humaine. Soyez homme avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d’humanité. Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.
La mer, c’est l’inspiration.
Ainsi reconnu, le «principe de réalité» est une propédeutique. Elle empêche l’artiste de sombrer dans la névrose. Le réel n’est pas un pis-aller, mais un pilier de la raison et un viatique. Une fois lesté, l’aventurier peut espérer garder le contrôle.
Freud part de l’autre extrémité. Le malade est déjà en pleine mer et risque la noyade. Le remède est pourtant similaire : le principe de réalité met un frein à la tempête libidinale. La solution poétique est préventive. Ulysse s’y était pris de la même manière pour échapper aux sirènes sans renoncer à les écouter. La seule différence, c’est que l’hygiène d’Ulysse consistait à se prémunir contre les dangers de la sexualité par des chaînes, alors que le rêveur-poète de Hugo a besoin de garanties mentales.