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Victor Hugo / Glossaire
 

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Europe

La réflexion de Hugo sur l’Europe se développe à partir d’une situation historique très particulière, que les «enfants du siècle» avaient comprise chacun à sa manière. Les annexions napoléoniennes et la mise sous tutelle de nombreux États, remodelés ou créés de toutes pièces, avaient réveillé les nationalismes. Les traités de 1815, ne tenant aucun compte de cette nouvelle aspiration des peuples, avaient aggravé et accéléré le mouvement centrifuge, à tel point que l’on en oublia presque de revenir à la cause première de la flambée anti-impérialiste, qui était l’opposition à l’ambition napoléonienne. Hugo, qui avait recueilli, par son père, un peu de l’héritage impérial, s’était livré, dès 1827, à une réflexion très approximative quant au détail de l’analyse, mais éclairante et prophétique. Il s’était demandé si l’hégémonie européenne, qui s’était affirmée depuis les victoires de l’empire romain, allait bientôt être détrônée par l’hégémonie américaine. Cette remarque s’appuyait sur une constatation douteuse, aux conclusions troublantes : les grandes civilisations, y compris la dernière en date, étaient des théocraties. Pour l’Europe, ressoudée et relancée après la chute de l’empire romain, la fonction fédératrice avait été la papauté, qui avait assuré la constitution de l’empire de Charlemagne. Napoléon, on ne le savait que trop, avait échoué dans sa tentative de maintenir les apparences de la théocratie en faisant du pape son complice. Après cet échec et en attendant mieux – ou pire – l’empire spirituel du pape devait rester le garant de ce qui restait une nécessité : la reconnaissance de l’Europe comme unité géographique et politique. Ce fut, en gros, la position de La Mennais et des fondateurs, en 1830, de L’Avenir, un journal dont Hugo défendit la ligne politique, et qui succomba à une de ces absurdités dont l’histoire regorge : il est toujours dangereux, surtout dans un état moderne, d’être plus ultramontain que le pape.
L’unité européenne apparaissait comme un moyen de résoudre les conflits. Elle permettait d’envisager la reconnaissance des entités nationales et de les arracher aux empires nés de la force brute. La Pologne, démembrée et annihilée par ses puissants voisins, la Grèce, asservie par les Turcs, l’Italie dépecée pourraient assurer leur indépendance, chèrement conquise, par l’appartenance à la grande nation européenne.
Toute l’action européenne de Hugo, qui était en germe dans le texte chaotique de 1827, est le développement de cette intuition. Même lorsque l’idée des États unis d’Europe n’apparaît plus que comme une étape vers la république universelle, cette étape reste nécessaire. Elle suppose la disparition des régimes monarchiques et le maintien des nations. La France, d’ailleurs, n’avait pas à trop se soucier de cette absorption dans l’universel. Comme le disait Hugo dans la Conclusion du Rhin :
Pour que la paix perpétuelle fût possible, il fallait deux choses : un véhicule pour le service rapide des intérêts, et un véhicule pour l’échange rapide des idées ; en d’autres termes, un mode de transport uniforme, unitaire et souverain ; et une langue générale. Ces deux véhicules qui tendent à effacer les frontières des empires et des intelligences, l’univers les a aujourd’hui ; le premier, c’est le chemin de fer ; le second, c’est la langue française.
Hugo, qui planta en 1870, dans son jardin de Guernesey, le «chêne des États-Unis d’Europe» était en avance d’une étape (au moins) et en retard sur la suivante. Le deuxième centenaire de sa naissance nous invite à réfléchir sur le chemin de fer et sur la langue française. Il y avait, dans cette proposition, qui reconnaissait la supériorité de l’Angleterre sur le plan technique (Hugo déplorait, dans ce domaine, le retard pris par la France) et qui proclamait la supériorité intellectuelle de la France, une sorte d’arrogance naïve qui a contribué à miner la réputation de Hugo comme penseur du réel. Sortis des brouillards et des fantasmes de la francophonie, nous sommes maintenant en mesure de mieux apprécier la pertinence de la prophétie de Hugo, qui ne pouvait pas deviner, il y a cent cinquante ans, que les avions-cargos seraient le véhicule rapide des supports physiques du commerce et que la langue universelle ne serait pas le français. Il ne savait pas non plus que l’usage principal qui serait fait de la langue ne serait pas l’échange des idées, mais des biens, et que le véhicule ne serait pas le livre, mais le courrier électronique.