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Victor Hugo / Glossaire
 

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Création

Le mot est glissant, presque autant que le mot «poésie» qui est par son étymologie, un lointain cousin. Les deux renvoient, par le grec d’un côté, par le latin de l’autre, à un art au sens quasiment artisanal du terme. Les euphémismes et les acrobaties linguistiques ont permis de les exalter et de les banaliser tout à la fois. Ainsi fonctionnent les idéologies, qui usent le langage.
Désigner comme «création» le résultat du processus de fabrication et parler du poète comme d’un «créateur» est un tour de passe-passe qui a cessé d’être brillant. Avant son naufrage, il a donné aux écrivains, au moins à leurs propres yeux, une aura particulière, à laquelle ni Rabelais ni La Fontaine ne semblent avoir aspiré. Le dix-neuvième siècle tout entier s’est vautré dans ce métaphorisme douteux, Hugo en tête.
Si l’œuvre n’était pas créée, mais créatrice, pas inventée, mais inventive, le poète perdrait peut-être un peu de ses prétentions, mais quelle avancée ! Imaginez quelqu’un qui réfléchit longtemps à un grand roman, qui se documente, qui cède sans retenue à la tentation de s’y mirer, de la façon la plus discrète possible, il appelle ça Les Misères, il devient, par là, un des écrivains les plus célèbres, les plus universellement reconnus que l’espèce humaine a produits. Mais n’avons-nous pas mis la charrue avant les bœufs ? On pourrait tout aussi bien dire que c’est le roman qui a «créé» le romancier, qui lui a tout donné, son style, ses mots, son écriture, sa technique, et jusqu’à ce qu’on croit être son savoir. Malheur à lui s’il ne comprend pas cela. Il lui faut cet objet pour découvrir, bribe à bribe, ce qu’on va appeler sa pensée, sa vision du monde, que sais-je ? Écrire est un voyage, à la découverte de ce que l’on pense, de ce que l’on éprouve, de ce que l’on sait. On a le pouvoir de se reprendre, de se raturer, de rectifier. On reste maître de chacun de ses mouvements. Quiconque ne comprend pas que son «œuvre» le crée est condamné à la médiocrité ou, pire encore, à l’incurable mélancolie des errants.