Création
Le mot est glissant, presque autant que le mot «poésie»
qui est par son étymologie, un lointain cousin. Les deux renvoient, par
le grec dun côté, par le latin de lautre, à
un art au sens quasiment artisanal du terme. Les euphémismes et les acrobaties
linguistiques ont permis de les exalter et de les banaliser tout à la
fois. Ainsi fonctionnent les idéologies, qui usent le langage.
Désigner comme «création» le résultat du processus de fabrication et parler du poète
comme dun «créateur» est un tour de passe-passe qui
a cessé dêtre brillant. Avant son naufrage, il a donné
aux écrivains, au moins à leurs propres yeux, une aura particulière,
à laquelle ni Rabelais ni La Fontaine ne semblent avoir aspiré.
Le dix-neuvième siècle tout entier sest vautré dans
ce métaphorisme douteux, Hugo en tête.
Si luvre nétait pas créée,
mais créatrice, pas inventée, mais inventive, le poète
perdrait peut-être un peu de ses prétentions, mais quelle avancée ! Imaginez quelquun qui réfléchit longtemps à un grand
roman, qui se documente, qui cède sans retenue à la tentation
de sy mirer, de la façon la plus discrète possible, il appelle
ça Les Misères, il devient, par là, un des écrivains
les plus célèbres, les plus universellement reconnus que lespèce
humaine a produits. Mais navons-nous pas mis la charrue avant les bufs ? On pourrait tout aussi bien dire que cest le roman qui a «créé» le romancier, qui lui a tout donné, son style, ses mots, son
écriture, sa technique, et jusquà ce quon croit être
son savoir. Malheur à lui sil ne comprend pas cela. Il lui faut
cet objet pour découvrir, bribe à bribe, ce quon va appeler
sa pensée, sa vision du monde, que sais-je ? Écrire est un voyage,
à la découverte de ce que lon pense, de ce que lon
éprouve, de ce que lon sait. On a le pouvoir de se reprendre, de
se raturer, de rectifier. On reste maître de chacun de ses mouvements.
Quiconque ne comprend pas que son «uvre» le crée
est condamné à la médiocrité ou, pire encore, à
lincurable mélancolie des errants.