Amours
La bibliographie est trop abondante. Sil fallait choisir dans une galerie
de portraits à géométrie variable, on parlerait dAdèle,
son premier amour, avec qui il se maria sans rien connaître de la vie.
Leur correspondance est un monument de naïveté. Passée la
saison des orages, ils vécurent en presque bons amis.
On parlerait de Juliette Drouet. Leur amour dura
cinquante ans. Jaloux, il la soupçonna longtemps de lui être infidèle.
Dans les années quarante, il relâcha sa surveillance et cessa de
la séquestrer. Cétait lui, et pas elle, qui avait des aventures
multiples et bientôt un amour passionné. Il parvint à le
cacher à Juliette jusquau jour de juin 1851 où Léonie
Biard, qui souffrait du partage et se croyait plus forte quelle ne létait,
envoya à Juliette un échantillon important des lettres quelle
avait reçues de Victor Hugo. Après une période pleine de
retournements dramatiques, Juliette lemporta sur sa rivale, grâce
à son dévouement et à son génie de lamour.
On ne compte pas les bonnes fortunes de Victor
Hugo, peu regardant sur ses partenaires éphémères et dominé
par ses appétits. Il y céda sans retenue, usant de sa position
et de son pouvoir de séduction sur des actrices, des domestiques, des
visiteuses fascinées, des prostituées. À Guernesey, il
compensa la monotonie de la vie sociale par des passades peu reluisantes. Quand
il rentra à Paris, en septembre 1870, sa frénésie charnelle
se déchaîna, jusquà ce quun dernier amour, à
partir de 1872, vînt prendre, momentanément, toute la place. Blanche
Lanvin était jeune et Paris propice aux rencontres clandestines. Juliette,
consciente du danger quelle courait, effrayée des risques quil
prenait, finit par réagir violemment. En 1873, sans prévenir, elle
partit pour Bruxelles. Mais Victor Hugo la ramena à lui une fois encore,
et ce quelle appelait la «chasse fantastique» recommença.
«Tu souffres, lui écrivait-elle le 28 juillet 1874, de la plaie
vive de la femme qui va sagrandissant toujours, parce que tu na
pas le courage de la cautériser une fois pour toutes.»
Juliette était une grande épistolière
et une grande âme. Le 20 août 1878, dans la relative quiétude
de Guernesey, elle lui disait encore :
Je voudrais, au prix de ce qui me reste à
vivre, te préserver de certaines fautes indignes de la majesté
de ton génie et de ton âge.
Le biographe est parfois conduit à
être voyeur. Certains ont été fascinés par la comptabilité
que Hugo tient de ses rencontres et ont laissé leur imagination semballer.
Limage de la chasse infernale suffit, il me semble, pour évoquer
le caractère obsessionnel et le plus souvent sans joie, du tourbillon
dans lequel cet homme fort et volontaire sest trouvé, une bonne
partie de sa vie, emporté. Il aurait pu faire naufrage. Le besoin décrire
sest montré plus fort que les éléments de désintégration.