Ce roman que quelques faux doctes se croient obligés de prendre avec
des pincettes a eu un double succès populaire. Il fut lu, lors de la
parution, par toute une population de lecteurs que lon navait jamais
traitée avec un tel respect. Je veux dire que jamais un ouvrage destiné
au peuple navait fait, à ses lecteurs éventuels, si peu
de concessions. Lexpression «destiné au peuple» na
donc pas de connotations péjoratives, mais est fondée sur une
croyance et sur une pédagogie. La croyance, cest que le peuple
est adulte, et quon na plus le droit de lendormir avec ces
grandes fresques un peu puériles qui sont les plus beaux fleurons du roman-feuilleton
triomphant. Les Misérables est un livre difficile, exigeant, plein
de mots que le commun des mortels ne peut comprendre sans dictionnaire, formidablement
attentif aux nuances, à la diversité des points de vue, à
lincertitude du sens. À ce titre, il est un instrument déducation,
une manière, pour le peuple intelligent et travailleur, de parfaire ses
connaissances et daccéder à un niveau de lecture qui lui
permettra de jouer son rôle dans une société en train de
naître.
Les Misérables est moins le livre
de la contestation que celui de la découverte de lautre. Hugo,
en 1862, nest pas plus «révolutionnaire» quavant.
Il est simplement plus rigoureux. Il a affiné et intégré,
en une vision esthétiquement cohérente, tout ce quil a découvert
sur la misère, ses ramifications, son langage, ses dévoiements ; sur le désir de dignité, les luttes sociales, lamour,
légoïsme, la générosité, lamitié,
le sacrifice, la solidarité, les balbutiements de lespérance,
la religion, la providence, la solitude. Les lecteurs des Misérables
ne sont pas à même, en une seule lecture, de suivre toutes les
pistes. Mais le livre est ainsi fait que les éléments majeurs
se font écho, et que la construction dont nous éprouvons la solidité
sans toujours la comprendre impose une lecture non-linéaire, à
partir de laquelle les regards en arrière, à tous les niveaux
de conscience, sont des enrichissements. Les digressions, pour les lecteurs
les moins avertis, généralement plus respectueux du texte que
les lecteurs boulimiques qui ne savent que «parcourir» les livres,
sont toutes des clefs de lecture.
Victor Hugo, dans Les Misérables
comme dans ses autres romans, a réussi à éviter toute confusion
entre une création romanesque et un sermon laïque. Il ne cède
à aucune tyrannie politique ou idéologique. Gavroche acquiert
le droit à la parole, mais M. Gillenormand, le rescapé des manières
et des notions dAncien Régime a, lui aussi, droit à son
langage. Mgr Myriel aussi.
Il nest pas étonnant que Victor Hugo
soit, dans le monde entier, identifié comme «lauteur des
Misérables». Cette vitalité du roman a dailleurs
profité, plus quaucune uvre connue, des moyens modernes de
diffusion. Le cinéma en a donné je ne sais combien de versions,
dans pas mal de langues, avec des résultats inégaux. Voulant tout
dire, on a nécessairement pratiqué lellipse et certains
de ces films ressemblent trop à des morceaux choisis ou à des résumés.
Un phénomène récent a changé la donne : la comédie
musicale, inspirée de la tradition américaine.
Quelles que soient les réserves que lon
puisse faire sur des scénarios qui sacrifient la fidélité
au texte à ce que lon imagine être le désir du public,
lapparition des Misérables sur les scènes de Londres
et de New York, pendant des années ; la vente de «produits dérivés» qui fait que des millions de gens boivent leur boisson favorite dans
des chopes à leffigie de Cosette ou de Gavroche ; le fait que des
petits groupes de jeunes gens montent, à titre dexercice, des scènes
dont lauditoire reconnaît immédiatement lorigine, et
cela dans je ne sais combien de pays (sauf la France !) est un phénomène
culturel qui devrait être médité. Il y a eu, à Londres,
24 millions de spectateurs depuis 1985 au Palace Theatre (plus de 5 000 représentations),
et le spectacle marche encore. On estime que la pièce a été
vue, dans le monde, par plus de 40 millions de spectateurs, dans 27 pays, en
16 langues. Tous ces spectateurs de Londres, de New York ou de Tokyo ne sont
pas des capitalistes ou des fanatiques de léconomie de marché.
Dans la petite ville de Bingen, tout près de la Tour des Rats méconnaissable,
quatre jeunes gens avaient sélectionné, pour louverture
dune exposition sur Victor Hugo, un extrait de la scène de la barricade,
et brandissaient en chantant fusils et drapeaux. Bien que lauditoire ne
fût pas a priori très réceptif, le courant passa,
formidablement. La résonance, dans certains pays, pourrait être
considérable, car la valeur de contestation, transposée, reste
vivante. La force de Hugo, cest quil peut encore avoir lhonneur
dêtre censuré. À titre de comparaison, la comédie
musicale intitulée Cats, qui a été jouée
sans discontinuer depuis 1981 (record de longévité) na attiré
que 8 millions de spectateurs.
Les Misérables ont servi à
lexposition présente de fil conducteur.