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Victor Hugo / Politique
 

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Au sortir de la séance du 21 janvier 1847, où la Chambre des pairs parla de Cracovie et se tut sur la frontière du Rhin, je descendais le grand escalier de la Chambre en causant avec M. de Chastellux. M. Decazes m’arrêta au passage.
— Eh bien ! qu’avez-vous fait pendant la séance ?
— J’ai écrit à Mme Dorval (je tenais la lettre à la main).
— Quel beau dédain ! Pourquoi n’avez-vous pas parlé ?
— À cause du vieux proverbe :
Tout avis solitaire Doit rêver et se taire.
— Vous différiez donc d’opinion ?
— Avec toute la Chambre ? Oui.
— Que voulez-vous donc ?
— Le Rhin.
— Ah ! diable !
— J’aurais protesté et parlé sans écho, j’ai mieux aimé me taire.
— Ah ! le Rhin ! avoir le Rhin ! Oui ! c’est beau, poésie ! poésie !
— Poésie que nos pères ont faite à coups de canon et que nous referons à coups d’idées !
— Mon cher collègue, a repris M. Decazes, il faut attendre. Moi aussi, je veux le Rhin. Il y a trente ans, je disais à Louis xviii : Sire, je serais désolé si je pensais que je mourrai sans voir la France maîtresse de la rive gauche du Rhin. Mais avant d’en parler, avant même d’y songer, il faut que nous fassions des enfants.
— Eh bien ! ai-je répliqué, voilà trente ans de cela. Les enfants sont faits.
Saluons la conscience démographique du ministre de Louis xviii, précurseur de l’Apollinaire des Mamelles de Tirésias. La courbe, depuis, ne s’est pas suffisamment inversée pour que la France annexe le Rhin. Cette aberration de Hugo, qui croit encore, en 1847, que l’on peut marcher sur Cologne au canon et qu’on doit le faire, comme on doit arracher Cracovie aux griffes autrichiennes, est moins importante que ne l’est son silence. Cet homme qui a besoin d’être entouré, de se sentir aimé, revendique la solitude de sa pensée. En 1847, alors qu’il n’est pas menacé, il accepte un «vieux proverbe» dont je ne suis pas sûr qu’il ne l’a pas inventé. Celui qui lui permettra de dire, en toute tranquillité :
Et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là !
Dans le domaine des idées, il faut savoir attendre, avoir patience. En 1852, au moment où Louis-Napoléon Bonaparte se prépare à consulter les Français, par plébiscite, sur le rétablissement de l’Empire, Victor Hugo choisit, encore une fois, la patience. Pas question de faire à l’usurpateur l’honneur de voter contre lui. La consigne de vote est fondée sur l’ouverture à l’avenir, non sur une tactique à la petite semaine : «Charger son fusil et attendre l’heure.» Hugo, dans la vie politique, sera toujours en porte-à-faux. Le héros éponyme du poème L’Âne s’appelle Patience.
Pierre Foucher n’était pas un bien grand politique, mais il avait parfaitement compris ce qui caractérisait son gendre. Lorsque l’on a une telle acuité de jugement, c’est presque de la prophétie.
Je suis convaincu que Victor Hugo sympathisera toujours avec ceux qui, quelle que soit la forme du gouvernement, voudront sincèrement la véritable liberté, une liberté sage, une liberté pour tous, sans exception de partis, une liberté pratique. Liberté dans la pensée comme dans les actes de la vie civile. On conçoit qu’avec de pareils sentiments, Victor Hugo sera pour longtemps en France, et peut-être pour toujours, un homme d’opposition.