Hugo a fait connaissance avec la censure dès ses débuts littéraires.
Son Inès de Castro, acceptée par le Panorama dramatique
en décembre 1822 en a été victime. Puis ce fut au tour
de Marion de Lorme, acceptée par le Théâtre-Français,
et interdite en 1829, par le ministère Martignac, au moment même
où Charles X était en train dexécuter le dessein
majeur de son règne : linstallation dun ministère
ultra-catholique, sans concessions à ce qui restait de lhéritage
révolutionnaire. Il reçut aimablement le jeune auteur qui avait
fait appel à lui et le lanterna quelques instants dans les allées
du parc de Saint-Cloud mais ne céda pas. Son nouveau ministre fut chargé
doffrir à Victor Hugo des compensations financières. Tout
impécunieux quil fût, Victor Hugo refusa et mit en chantier
Hernani.
Le même scénario se serait sans doute
déroulé si dautres conseillers navaient suggéré
une autre stratégie. La pièce, disait-ils, était si mauvaise
que le public se chargerait de la faire tomber. On se promit sans doute, sotto
voce, de pousser à la roue. Un pamphlet favorable à Victor
Hugo, attribué à Benjamin Sacrobille, chiffonnier, exposa les
rouages de la machination, fondée sur une provocation policière.
Le complot échoua.
En 1832, pour Le Roi samuse, accepté
lui aussi par la Comédie-Française, la censure préalable
était abolie. Cétait là une des atteintes à
la liberté que la Charte, révisée par la Monarchie de juillet,
avait abolie. La tactique imaginée pour Hernani pouvait cependant
resservir. Hugo avait cessé de se tenir en garde. Bien organisé,
le chahut de la première représentation entraîna la suspension
des représentations, en vertu dune loi sur le trouble à
lordre public. La suspension fut rapidement changée en interdiction.
Il ny eut pas de deuxième représentation. Interdit dans
les premières années de lEmpire, le théâtre
de Hugo connut un début de renouveau lorsque lImpératrice
demanda, en 1867 que lon reprît Hernani.
Hugo ne cessa de sopposer à toute
forme de censure, cette peine de mort pour la liberté de penser. Il avait
dénoncé les censeurs dHernani, qui faisaient circuler
dans les salons, disait-il, des passages qui, hors contexte, risquaient de le
ridiculiser. Il avait répliqué dignement, par lintermédiaire
de Sainte-Beuve, à linterdiction de Marion de Lorme. Il
avait surtout, dans son discours devant le tribunal de commerce, qui jugeait
de sa plainte contre la Comédie-Française pour rupture de contrat,
déclaré la guerre à la censure souterraine du gouvernement.
Il nobtint pas gain de cause, mais son discours fit sensation. En 1832,
lorsque le gouvernement du parti dit «de la résistance»
(par opposition au parti du mouvement) répondit aux craintes de la bourgeoisie
par une loi sur la presse, Hugo se joignit au projet de pétition lancé
par le National, qui pourtant lattaquait sans merci. À chaque
tentative pour museler la presse, il intervint.
La doctrine de Hugo, en matière de censure
théâtrale, est claire.
Le théâtre peut être libre
de deux façons, vis-à-vis le gouvernement qui combat son indépendance
avec la censure, et vis-à-vis le public qui combat son indépendance
avec le sifflet. Le sifflet peut avoir tort et avoir raison, la censure a toujours
tort.