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Victor Hugo / Excès
 

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Boileau a bercé l’enfance de tous les maîtres d’études. Quelques vers de lui traînent encore dans des mémoires :

Un auteur quelquefois trop plein de son sujet
Jamais sans l’épuiser n’abandonne un sujet.
S’il rencontre un palais, il m’en dépeint la face ;
Il me promène après de terrasse en terrasse ;
Ici s’offre un perron ; là règne un corridor.
Il compte des plafonds les ronds et les ovales ;
«Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.»
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin,
Et je me sauve à peine au travers du jardin.
Fuyez de ces auteurs l’abondance stérile,
Et ne vous chargez point d’un détail inutile.
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant,
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Dans ce texte qui évoque le vomissement, Boileau, faisant allusion à Scudéry, fournit leurs arguments aux critiques de Victor Hugo. Sainte-Beuve, dont on dit, un peu légèrement, qu’il a été un critique «romantique» et le «séide» de Hugo, n’a jamais parlé autrement, festons et astragales compris. La borne appartient à ce vocabulaire, elle est la fragile barrière au «trop».
Des personnages éminents, qui disent avoir du goût pour Victor Hugo, sont inquiets de passer pour des fanatiques, des «hugolâtres» comme on dit. Ils désirent se distinguer de ceux que l’on dit allergiques à Hugo en se montrant plus intelligents qu’eux, et en essayant de comprendre pourquoi ils sont, comme on dit, «hugophobes». En gardant, comme il se doit, la modération qui caractérise les bons esprits, ils se demandent s’il n’y aurait pas quelque chose qui expliquerait l’hostilité de tant de gens, et de leur en donner acte par une phrase qui commencerait par : «il faut bien reconnaître que».
Reconnaître quoi ? Que Victor Hugo est parfois grandiloquent. Foin du os magna sonaturum d’Horace, dont la pensée, sur ce point, n’est pas de la plus grande clarté, mais qui a quand même l’air, dans cette satire-là, de favoriser une certaine grandiloquence.
Le cyclope, comme disait Sainte-Beuve, le poète de la décadence, comme disait Nisard, ne respecte pas la loi. Quelle loi ? Pas celle des modèles classiques, puisque Cicéron lui-même n’arrivait pas à décider si «parler grand» signifiait parler «pompeux» ou si c’est le propre du «grand style». Non. La loi que les petits écoliers de Jules Ferry, ceux de Fontanes, grand maître de l’Université napoléonienne, les demoiselles de Saint-Cyr, les élèves des jésuites et ceux de Quintilien ont apprise. Elle repose sur la «bienséance», le «bon goût», des notions qui dépassent largement les capacités de compréhension des pauvres mômes, mais peu importe. Ils ne comprendront peut-être jamais, même lorsqu’ils seront eux-mêmes des adultes, des recteurs, des ministres, mais ils répéteront. C’est la dictature de la modération. Point trop ne faut. Transgressons sans extravagance, sans excès. À l’école, on s’est contenté de cette rhétorique pendant des siècles, et on s’est plutôt bien débrouillé avec un corpus relativement restreint, car il ne manquait pas d’écrivains qui se conformaient à ce qu’on attendait d’eux. Rabelais, qui ne reculait ni devant les énumérations les plus farfelues, ni devant les mots interdits, ni devant les pires calembours, a mis des siècles pour être admis à la cantine scolaire, sur un tabouret trop étroit pour lui. Hugo, cet ivrogne du verbe, attendra. Étrange méthode, en vérité, pour un critique, de le renvoyer aux règles de la bienséance illustrées par des modèles classiques auxquels il se conformait quand il avait quinze ans. Il ne me paraît pas utile après deux siècles, de le sommer de reconnaître ses erreurs et de revenir au point de départ, pieds nus et la corde au cou.
Si les chérubins informés et informatisés par l’école trouvent les phrases trop longues et refusent de lire des alexandrins, et si nous croyons qu’enseigner consiste à gémir devant les hurlements des louveteaux, il est inutile de mettre de l’eau tiède dans l’œuvre la plus authentiquement moderne d’une époque qui n’était pas, comme la nôtre, celle de l’euphémisme.
Si la critique doit être à jamais fondée sur une rhétorique qui a prévalu dans les écoles depuis plus de deux millénaires il est inutile de revenir à Hugo. Commencer le discours pédagogique par «il faut reconnaître que» est suicidaire. Ces habiletés sont des pièges. La statue équestre de Louis xiv par le Bernin a été refusée, en son temps, par une conjuration des gens de goût. On l’a laissée pourrir, puis massacrer au fond des jardins de Versailles. Elle était «grandiloquente».