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Victor Hugo / Codes
 

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On ne reproche pas à un écrivain chinois de ne pas écrire en français, ni à La Rochefoucauld de n’avoir rien compris à Freud, ni à Picasso de ne pas respecter l’anatomie des femmes qu’il a aimées, ni à Stravinsky ses dissonances. On ne se lamente plus que les églises romanes ne soient pas des cathédrales gothiques. George Sand, qui pourtant avait écrit sur Hugo quelques lettres stupides, croyant que c’était le meilleur moyen d’encourager un poète maçon de Toulon qui la bombardait de vers, a dit sobrement, lorsqu’elle a remercié Hugo pour Les Misérables, le 17 avril 1862, ce qui était devenu pour elle une évidence :
Vous êtes à une hauteur où l’on n’est plus discutable, où les défauts, si l’on en a, sont et doivent être acceptés comme la couleur des qualités.
Les couleurs, comme le goût, ne se discutent pas. En praticienne du roman, George Sand aurait pu ajouter que l’on s’accommodait plus facilement de l’adultère de ses héroïnes que des manquements aux règles du goût.
Le crime de Victor Hugo – sa force si l’on préfère – est d’avoir été un théoricien moderne et cohérent, qui a essayé, sans toujours y réussir, d’obéir, dans sa pratique, à ce qu’il croyait être l’esthétique des temps nouveaux. Chercher à prouver que Hugo n’est pas aussi révolutionnaire qu’il le prétend est, sur ce terrain, dépourvu de sens. Il ne s’agit pas pour lui d’aménagement progressif de la loi communément admise, mais de ruptures.
Personne ne songeait, dans les années 30, à mettre en question la nécessité du sens, ni les bousingots ni Hugo. Il estimait, en revanche, que le système en place l’empêchait, littéralement, de tout dire, et qu’il fallait pour le combattre efficacement, sortir de la thématique en prenant le contre-pied de la doctrine d’André Chénier, qui marquait les limites au-delà desquelles le néo-classicisme ou le «préromantisme» ne pouvait pas aller :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Pour Hugo, les audaces de la pensée étaient liées à la création d’un langage apte à les dire. En 1834, il parlait d’une «langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée». Cette voie est celle de toute la poésie moderne. Dans la tradition aristotélicienne, la poésie est une transgression contrôlée à l’intérieur d’un champ lexical restreint. Son élégance et son efficacité imposent le respect d’une modération considérée comme raisonnable. L’excès dans l’usage des figures ou dans l’économie de la phrase est une faute de goût. Selon les cas, on parlera d’emphase, de froideur, de manque de naturel ou d’autres défauts qui ne sont compréhensibles que lorsqu’on connaît le code. Le mot-clef est «trop». Le goût est indiscutable et le «mauvais goût» est une évidence déplorable. Toute tentative de révolte contre le goût doit être sanctionnée.
Après des escarmouches sans grande portée, la première bataille livrée par Hugo sur ce terrain date de 1824, et l’oppose au critique du Journal des Débats. Vous n’avez pas le droit, disait Hoffmann (il signait Z) de dire ce que vous dites. Dans une longue lettre, soigneusement argumentée, Hugo demanda au nom de quoi le critique s’exprimait, quelle était cette loi sur laquelle il s’appuyait si péremptoirement, sur quel principe elle était fondée, qui l’avait édictée. On ne pouvait répondre à ces questions que par une pétition de principe, à partir de laquelle le critique mesurait la conformité des productions nouvelles avec les règles édictées et respectées par les écrivains considérés comme «classiques». Les transgressions étaient le fait des «romantiques». Hugo eut beau jeu de démontrer que les grands «classiques», Virgile et Boileau compris, étaient, selon de tels critères, des romantiques qui s’ignoraient. Il en profita pour dire qu’il jugeait ces mots dépassés, inutilisables.
Démontrer, statistiques à l’appui, que Hugo n’a pas disloqué «ce grand niais d’alexandrin» et qu’il a reculé devant des mots bas comme «cochon» ne fait pas avancer la discussion. La transgression en littérature, comme en politique ou en morale, ne doit pas, selon Hugo, conduire à l’anarchie. Elle exige que soit reconnu un code, chargé d’assurer la communication. À une époque donnée, l’aménagement du code et les capacités de transgression sont définies par des usages sociaux que l’on ne peut ignorer sans sombrer dans l’insignifiance. Hugo ne peut pas, ne veut pas, faire sa révolution en crachant et en éructant, comme Antonin Artaud face à un parterre d’intellectuels de haut vol qui ne savaient plus très bien s’il fallait se scandaliser ou admirer. Il ne veut pas se mettre hors circuit. Il ne veut pas être enfermé, piqué, châtré, pour éventuellement être déclaré génial. Tout ce qu’il peut dire à ses juges, c’est qu’il ne reconnaît pas la validité de leur balance à soupeser les mots, les syllabes, les hiatus ou les enjambements ; que ces excroissances ne sont pas des verrues, que ces phrases qui outrepassent les limites, ces insultes permanentes au bon goût sont la marque et la manière d’une révolution qui implique des ruptures et interdit le mouvement de pendule.
Dans la préface de Cromwell (1827), l’Étude sur Mirabeau (1834), la «Réponse à un acte d’accusation» (1854) et William Shakespeare (1864), Hugo affirme et réaffirme que les écrivains dignes de ce nom n’ont jamais calculé les limites exactes de la transgression permise, et qu’il faut refuser les interdictions arbitraires. Il veut pouvoir écrire «quelle heure est-il ?» sans qu’un argousin des lettres lui demande ses papiers. Hugo n’a jamais eu l’intention de substituer «cochon» à toutes les périphrases. Il a demandé que soient reconnus les droits d’un mot bas, cochon, comme il a défendu ceux de l’argot, en fonction de situations dont l’utilisateur, l’écrivain, est le seul juge. C’est, diront les retardataires, rester dans les considérations formelles. Peut-on vraiment le croire ? Si l’on peut dire l’heure sur la scène tragique, on doit pouvoir dire liberté, et même égalité, et aussi fraternité, et pas seulement à la Comédie-Française, mais sur la scène politique et sur le théâtre de la vie quotidienne. Pouvoir dire, comme Marius, «à bas ce vieux cochon de Louis XVIII». M. Gillenormand qui sait ce que parler veut dire, expulse ce malotru qui dit, littéralement, n’importe quoi, et réaffirme, par l’élégance de sa réponse, les droits du beau langage.
Il convient d’être respectueux des questions de style et de ne pas ramener les écrivains, aussi combatifs, aussi militants soient-ils, à ce qu’on appelle les idées.