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Victor Hugo / Ambition
 

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Quiconque, sous la Restauration, n’avait ni titre, ni particule, ni fortune avait moins de chances que d’autres de faire son chemin dans la vie. Chez les Hugo, la roture était ressentie comme une injustice. Ni les Espagnols ni les Français n’étaient disposés à entériner les titres et les grades conférés à Léopold par Joseph, roi d’Espagne par la grâce de Dieu et de son frère Napoléon. Victor Hugo a voulu être baron, puis vicomte, parce que son père était comte. Il a sans cesse rappelé que son père était général. En vain. Les républicains se moquèrent de ses prétentions nobiliaires, la vieille noblesse dédaigna un titre usurpé et les parvenus de l’Empire méprisèrent ces dignités auxquelles il manquait la richesse. Les frères Hugo s’obstinèrent. La nomination de Victor comme pair de France, en 1845, le consacra vicomte. Être vicomtesse donna à Adèle une immense satisfaction.
On a reproché à Victor Hugo de faire la cour aux journalistes et d’envoyer des lettres de remerciements à tous les flatteurs. On se moque de lui lorsqu’il couvre de fleurs un jeune ou un moins jeune poète. C’est, dit-on, pour se constituer une clientèle. On n’a pas dû lire la correspondance de Mallarmé. L’attitude de Hugo envers les journalistes est pourtant simple. Bien qu’il soit blessé par les attaques du National, qui lui fait une guerre sans merci, il a appris à distinguer entre son intérêt et son amour-propre. Devant Fontaney, qui venait d’écrire un bel article sur lui, il déclarait que «tout article est bon». Un éreintage, disait-il, est préférable au silence. Il avait suscité assez d’hostilité pour jouer l’indifférence.
Victor Hugo n’a cependant jamais caché qu’il voulait être le premier. Sa relation avec Lamartine, apparemment cordiale, a été dominée par un conflit souterrain entre l’orgueil du cadet et l’agacement de l’aîné, qui avait des bouffées de vanité blessée. Hugo témoigne à Lamartine son respect, répond sans acrimonie et proclame son admiration. En privé, il est exaspéré lorsqu’un critique les compare l’un à l’autre et délimite leurs territoires respectifs. Sainte-Beuve avait joué à ce jeu dès 1828. «L’ode rêveuse, disait-il, étant commune à Hugo et à d’illustres rivaux, en particulier avec Lamartine, sa spécialité la plus propre et la plus glorieuse est l’ode pittoresque ou d’imagination, dont les Orientales lui assurent le sceptre parmi les contemporains.» Plusieurs critiques lui emboîtèrent le pas. Hugo confia son agacement à Fontaney, un soir de septembre 1832. «Qu’on laisse la postérité décider ; il a pour le moins la prétention d’égaler Lamartine ; qu’au moins on n’assigne point à ce dernier de prééminence. S’il savait ne devoir point primer, prendre rang au-dessus de tous, il se ferait demain notaire.» Fontaney lui donne raison, et ajoute qu’il serait «ce qu’il veut être». Balzac est sans doute le seul, avec Hugo, qui croie avec une telle passion à ce qu’il fait. Pour des hommes de cette trempe, les hurlements des jaloux sont des encouragements.
Les premières représentations, en 1830, d’Hernani, et plus encore celle du Roi s’amuse, en décembre 1832, avaient dressé contre Hugo des anciens amis, qui déploraient que son nouvel entourage l’éloignât d’eux. Ils rencontraient chez lui des gens infréquentables, bruyants, dogmatiques et mal habillés, appartenant à une génération plus radicale. Ils étaient persuadés que Victor se perdait en fréquentant ces voyous, qui s’appellent Borel, Nerval ou Gautier. Il n’était plus le même homme. Homo duplex ? Sainte-Beuve, devenu l’amant d’ Adèle Hugo, était passé à l’ennemi. Dans ses carnets, il traite celui qui avait été son ami intime de «barbare» et de «cyclope». Ceux qui attaquent Hugo dans sa personne – Vigny, hélas ! – ne sont pas de ceux qui jouent avec ses enfants ou qui font avec lui, inlassablement, bras dessus bras dessous, les cent pas sous les arcades. Ses nouveaux amis ne sont pas plus sûrs, et les plus dogmatiques sont les ennemis de demain. Les ambitions de Hugo, naïvement affichées, le discréditent auprès d’eux comme auprès des anciens compagnons de lutte. Il n’a pas même le droit d’être drôle, intelligent, bon garçon. Si on le prend en flagrant délit d’humanité ou de modestie, c’est qu’il ruse, qu’il triche, qu’il prend la pose. On l’aimait quand il avait vingt ans et qu’il était, comme le dit Sainte-Beuve, «jeune et noblement lyrique». À cette époque, il chantait la Vendée et les malheurs de Louis XVII. Le «libéralisme» l’a gâté. Cette rengaine-là, on la lui servira toute sa vie.
Henri Heine ne fréquentait guère Victor Hugo. Il n’était pas des familiers de la place Royale. Il connaissait par ouï-dire le Hugo de ses détracteurs, et il le lisait.
Quelqu’un a dit du génie de Victor Hugo : C’est un beau bossu. Ce mot est plus profond que ne le suppose peut-être celui qui l’a inventé.
En répétant ce mot, je n’ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo de charger, dans ses romans et ses drames, le dos de ses héros principaux d’une bosse matérielle, mais je veux surtout insinuer ici qu’il est lui-même affligé d’une bosse morale qu’il porte dans l’esprit. J’irai même plus loin, en disant que d’après la théorie de notre philosophie moderne, nommée la doctrine de l’identité, c’est une loi de la nature que le caractère extérieur et corporel de l’homme répond à son caractère intérieur et intellectuel. – Je ruminais encore cette donnée philosophique dans ma tête, lorsque je vins en France, et j’avouai un jour à mon libraire Eugène Renduel, qui était aussi l’éditeur de Victor Hugo, que d’après l’idée que je m’étais faite de ce dernier, j’avais été fort étonné de ne pas trouver en M. Hugo un homme gratifié d’une bosse. «Oui, on ne lui voit pas sa difformité» dit M. Renduel par distraction. — Comment, m’écriai-je, il n’en est donc pas tout à fait exempt ? — «Non, pas tout à fait» répondit Renduel avec embarras, et sur mes vives instances il finit par m’avouer qu’il avait, un beau matin, surpris M. Hugo au moment où il changeait de chemise, et qu’alors il avait remarqué un vice de conformation dans une de ses hanches, la droite, si je ne me trompe, qui avançait un peu trop, comme chez les personnes dont le peuple a l’habitude de dire qu’elles ont une bosse, sans qu’on sache où. Le peuple, dans sa naïveté sagace, nomme ces gens aussi des bossus manqués, de faux bossus, comme il appelle les albinos des nègres blancs. Chose aussi amusante que significative ! ce fut justement à l’éditeur du poète que cette difformité ne resta pas cachée.
Heine était arrivé en France en mai 1831. Il avait probablement lu Notre-Dame de Paris, mis en vente le 16 mars, et le personnage de Quasimodo lui avait inspiré une analogie facile. Lorsqu’il raconte cette anecdote à ses lecteurs allemands en 1840, il cherche à transmettre une certaine idée archaïque de la France. Grand poète et grand humoriste, il prend la défense, contre Hugo d’une tradition esthétique qui est pour lui le génie même de son pays d’adoption.
Hugo fut choqué de cette révélation. Il y fit allusion dans un vers et raconta, dans sa vieillesse, qu’à Jersey, de jeunes Anglaises avaient cherché – en vain – à vérifier de visu la difformité du poète lorsqu’il se baignait dans l’océan. Se non e vero
Dans ses Lettres sur le théâtre français, en 1837, Heine avait diagnostiqué chez Hugo «un certain défaut de tact qu’on ne trouve jamais chez les Français mais seulement chez nous». Il parlait de sa «maladresse allemande», louait Dumas d’être «plus français que Hugo». Ces critiques ne l’empêchaient pas, cependant, d’affirmer que Hugo «domin[ait] la poésie sous toutes ses formes» et d’estimer que les critiques français se montraient coupables, à son égard, de «déni de justice». Il blâmait Sainte-Beuve de ce qu’il croyait être sa volte-face. La traduction française de 1857 omit les deux phrases suivantes :
     Les voix amies se taisent, et le plus grand poète de France ne peut trouver nulle part dans sa patrie la justice qui lui est due.
Oui, Victor Hugo est le plus grand poète de la France, et ce qui veut dire beaucoup, il pourrait, en Allemagne même, prendre place parmi les poètes de premier rang.
Taxer Heine de contradiction serait amputer son analyse de ce qu’elle a de plus percutant. Elle est la plus parfaite autopsie de l’intelligentsia française. Pour lui, les amis de Hugo avaient été «blessés par son égoïsme, excellent pour créer des chefs d’œuvre – cette dernière proposition a été censurée par les traducteurs de 1857 – mais très nuisible dans le commerce social». Heine ne pouvait pas savoir que cet homme que l’on présentait comme impitoyable et monomane, était jugé par ceux qui le fréquentaient comme étant d’un commerce agréable et facile. Il se scandalisait cependant de ce «déni de justice qui lui vient, non des vieux classiques qui ne l’ont combattu qu’avec des armes aristotéliques brisées depuis longtemps, mais de ses ci-devant frères d’armes, fraction de l’école romantique qui a complètement renié son gonfalonier littéraire». Tout cela a disparu de la traduction française, ce qui commence à faire beaucoup de mensonges par omission. Heine, cependant, se trompe sur un point. Lorsqu’il parle des «armes aristotéliques brisées depuis longtemps», il pense aux règles de la Poétique, comme les trois unités. S’il s’était référé à la Rhétorique, il aurait compris que l’on ne pouvait, dans le débat, écarter Aristote. Heine partageait avec les critiques français un attachement à des préceptes, fondements de la bonne rhétorique, auxquels Hugo refusait de se soumettre. Le «défaut de tact» qu’il reprochait à Hugo en était une des conséquences.
On continue d’utiliser, pour caractériser Hugo, des notions de ce genre. Personne ne se demande si Rimbaud avait du tact.