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Victor Hugo / Autres portraits
 

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En 1830 un étudiant suisse, Juste Olivier, vint à Paris. Les contacts, alors, étaient faciles. Il vit des écrivains. Sainte-Beuve devint son mentor. Il fréquenta le salon de Vigny. Lorsque éclatèrent les premiers coups de feu qui préludaient à la révolution de juillet, il repartit pour Neuchâtel.
Juste Olivier était jeune, enthousiaste, prétentieux et quelque peu gobeur. Le 21 juillet, il se présenta chez Hugo, rue Jean-Goujon, dans le quartier des Champs-Élysées qui était alors périphérique. Le portrait du maître de maison est plat et précis :
Il a les cheveux brun foncé, on ne peut pas dire noirs, un peu du genre humide des miens. Ils ne sont pas rares, mais cependant pas très-épais non plus. Un grand soin ne préside pas à leur arrangement. Ils ont même sur le côté un certain pli qui n’est peut-être pas très en harmonie avec l’ensemble des traits du visage. […] Le front est grand, cependant il n’est pas immense. Il est blanc, pur et je n’y ai pas découvert de rides. Les yeux, ni grands ni petits, sont bruns, vifs, mais on ne peut pas dire qu’ils sont ni brillants ni ardents. Son nez est un peu renflé vers le bout, ce qui lui donne quelque chose de peu agréable. Sa bouche n’a point cette expression dédaigneuse de son portrait ; au contraire, elle en avait une très-gracieuse et naturelle. Je ne me rappelle ni ses sourcils ni ses mains. Je n’ai pas trouvé qu’il fût si gros que son portrait semble le faire croire.
Avant de partir, Juste Olivier, qui pour mériter son prénom, est bien décidé à ne pas glisser vers l’idolâtrie, demande à Hugo «la permission de revenir prendre congé de lui, ce qu’il m’accorda avec beaucoup de politesse et de remercîments» allant jusqu’à dire qu’il était toujours chez lui le soir. Je ne sais pas si le visiteur avait réussi à avoir l’air naturel, mais son comportement manquait de spontanéité :
J’ai fait comme cet Ancien qui exilé et poursuivi, arriva chez un roi dont il prit l’enfant dans ses bras pour s’en faire une protection. J’ai pris dans mes bras un enfant de Victor Hugo afin que le père soit forcé de me garder et de protéger un peu mon souvenir.
La raideur et la timidité de ce jeune homme permettent de comprendre pourquoi il parle mieux du mobilier.
Le 27 mai, un autre visiteur, très jeune aussi, avait fait l’expédition de la rue Jean-Goujon. Il s’appelait Charles de Montalembert. Ce jeune aristocrate converti au catholicisme devint dans les mois qui suivirent, un des collaborateurs les plus passionnés de L’Avenir, le journal fondé par La Mennais.
D’Herbelot est venu me prendre et m’a conduit chez Victor Hugo, avec qui je suis resté pendant une heure et demie. Son extérieur ne m’a pas plu d’abord, je l’ai trouvé trop gros et l’air trop froid. Mais peu à peu il s’est animé et il a fini par être fort spirituel et fort aimable.
Montalembert, en revanche, a été «consterné» par l’apparence grossière, la voix rude et le ton commun de Madame Victor Hugo. Il revint, et tomba de plus en plus sous le charme du poète, dont il admirait l’éloquence et l’intelligence. La conversation est généralement à bâtons rompus. Une impression, le 4 mai 1831, les résume toutes :

Je l’ai trouvé aimable et instructif comme toujours.

Fontaney, un pauvre poète que sa faiblesse de caractère a conduit à grandes guides vers la misère, est très ambivalent. Il n’a pas compris, bien que Hugo le lui expliquât sans cesse, qu’être écrivain est un métier, et que pour être indépendant il faut gagner sa vie. Ce raisonnement, qui détermine à chaque instant la ligne de conduite de Hugo, ne plaît pas à Fontaney, qui se fait de la poésie une idée romanesque. Il déplore qu’un écrivain de génie surveille quotidiennement les recettes d’Hernani ou de Marion de Lorme et malmène ses éditeurs. Hugo lui fait parfois la leçon. Un jour, il lui raconte ses débuts, son extrême pauvreté «avec une bonhomie charmante». Fontaney comprend : «Oh, oui, il a raison, ce bon Victor ! Si je savais pouvoir ! – Mais non.» Un jour où «Victor» l’a un peu agacé en essayant de le pousser vers le journalisme, il ajoute :
N’importe, c’est un ami bon et vrai ; le seul peut-être qui se souvienne d’être utile et de servir.
C’était le 11 janvier 1832. Deux ans plus tard, Fontaney, qui a dîné chez les Hugo chaque fois qu’il en avait envie, est revenu à Paris après un séjour en Espagne. En arrivant, il court à la Place Royale.
Nous nous embrassons ! il est au moins, celui-là ami bon, fidèle et sûr. — Vous n’avez pas d’ami meilleur que moi, allez, m’a-t-il dit.
Après avoir corrigé les épreuves d’une feuille de son nouvel ouvrage,
Journal d’un jeune Jacobite, Victor s’en va dans la salle à manger préparer une surprise à ses enfants. Il leur met à chacun sur la table un joujou, un gâteau, des bonbons et puis, au milieu, sous un mouchoir, le joli joujou du Chinois qui rit.
Eh oui ! Le maître sait rire. En août 1836 Fontaney est invité à une partie de campagne à Fourqueux, où la famille est en vacances :
Dîner le plus joyeux qui se soit fait de longtemps. Victor sans habit, en chemise, c’est-à-dire en peignoir de sa femme, est superbe de gaîté.
Nisard, adversaire déterminé et irréductible de Hugo, auteur d’une très longue étude intitulée M. Victor Hugo en 1836, donne un portrait qui semble plus équilibré, mais qui est, de son propre aveu, une interprétation de l’homme fondée sur la connaissance de l’œuvre.
La figure du poète est belle et ouverte ; son front large, en effet, annonce l’imagination et la mémoire. Son œil est doux, beaucoup moins caverneux qu’on ne le fait dans ses portraits. Toute la partie supérieure de la figure est d’un homme éminent par les qualités de l’esprit. Le bas est moins intellectuel. La bouche, les joues, le menton, et toute cette partie du profil qui s’étend depuis l’extrémité inférieure de l’oreille jusqu’au bout du menton, semblerait trahir de grands appétits physiques et un immense amour de conservation, chose d’ailleurs si nécessaire à une époque d’encombrement, où cet amour est toujours une prudence, et peut-être, en certains cas, un devoir. L’intelligence et les sens partagent également ce masque, d’ailleurs remarquable : l’intelligence en a pris le haut, les sens en occupent le bas. C’est, du reste, une figure haute en couleur, respirant la santé, n’ayant jamais, quoi qu’en aient pu dire les flatteurs, cette pâleur que laisse l’inspiration sur le front des poètes privilégiés ; mais bien ce coloris, cette fermeté de ton, qui feraient croire que la pensée, dans cet illustre jeune homme, n’est pas de l’espèce de celles qui consument le penseur, et que M. de Chateaubriand a comparées aux grands fleuves qui rongent leurs rivages.
L’interprétation fait sourire. L’ennemi juré de ceux que l’on appelle les «romantiques» voudrait que Hugo se conformât au stéréotype caricatural du poète inspiré, dont le génie se mesure au degré de pâleur. Il y a là une étrange manie, que l’on sent pointer dans d’autres descriptions. Les poètes maudits sont bien, pour les conservateurs, plus acceptables que ceux qui «réussissent», car on peut les pleurer ou s’il est encore temps, leur faire l’aumône.
En 1854, Hortense Allart, une dame plus très jeune, que Chateaubriand avait aimée et dont Sainte-Beuve avait fait, un temps, sa maîtresse, parla de Hugo dans une lettre à une de ses amies. Ni l’une ni l’autre ne l’aimait beaucoup, et la destinataire était même un peu haineuse envers le solitaire de Jersey. Elle évoquait des temps révolus, les années de la monarchie de juillet :
… je crois qu’il aime la philosophie ; nous en causâmes beaucoup un soir chez Madame Hamelin, et il me sembla très agréable, naturel, avec des manières distinguées.
Plutôt sympathique, en somme, et pas tellement raide.