La préface des Contemplations, recueil qui se présente ouvertement
comme une fiction autobiographique, semble paraphraser un des vers de «Ce
siècle avait deux ans
» :
Le livre de mon cur à toute page
écrit
Le poète a commencé par parler à la troisième personne :
Lauteur a laissé, pour ainsi dire,
ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à
travers les événements et les souffrances, la déposé
dans son cur. Ceux qui sy pencheront retrouveront leur propre image
dans cette eau profonde et triste, qui sest lentement amassée là,
au fond dune âme.
Les Contemplations, dit-il, pourraient
sappeler «les Mémoires dune âme».
Cest alors que survient lapostrophe
célèbre, quil faut lire dans son contexte.
Est-ce donc la vie dun homme ? Oui, et
la vie des autres hommes aussi. Nul de nous na lhonneur davoir
une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne,
vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir,
et regardez-vous y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent
moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle
de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé,
qui crois que je ne suis pas toi !
On pourra gloser tant quon voudra sur ce
«je» qui est et qui nest pas un autre, ou, comme le dit Hugo
un peu plus loin, sur «lindividualité du lecteur» qui
se reflète dans le livre autant que celle de «lauteur».
Ce lecteur parmi dautres, représente tous les lecteurs, pris un
à un, dans leur individualité. Comme si ce livre-là parlait
à tout un chacun. Lâme «aux mille voix» parle
toutes les langues.