Victor Hugo a commencé dans la carrière des lettres par lanonymat.
Les poèmes soumis aux concours académiques portent un numéro
ou, dans certains cas, une devise. En 1817, quand le pensionnaire de Cordier
et Decotte soumit à lAcadémie Française un poème,
sur «Le Bonheur que procure létude dans toutes les situations
de la vie» (le sujet imposé) on lui donna le numéro 15.
Le poème fut remarqué. Étant aussi respectueux des lois
du genre que ses heureux rivaux, il aurait pu avoir un prix, mais lenfant
avait glissé dans le texte une périphrase qui indiquait son âge.
Le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, uvre
tardive de sa femme, prétend que lon y vit une supercherie. Le
numéro 15 fut simplement mentionné dans le rapport de M. Raynouard,
le secrétaire perpétuel, et des extraits de luvre
furent lus en séance. Cétait un premier pas, insuffisant,
pour se «faire un nom».
Puni pour sa sincérité, le jeune
homme comprit que limage que le poète donne de lui-même ne
peut être quun élément dans la construction de son
univers poétique et quil nest pas destiné à
renseigner un éventuel lecteur sur la vie de lauteur. En intitulant
ses «mémoires» Poésie et Vérité,
Goethe avait ouvert un chemin qui nétait pas celui de la «confession».
Le moi de la fiction autobiographique nest jamais mensonger.
Le premier exemple dun poème plus
vrai que le vrai date de 1823. Intitulé «Mon Enfance», il
est à la fois une fiction très construite et une profession de
foi. À une époque où la France bourbonienne, en sengageant
dans une nouvelle guerre dEspagne, essayait de redonner au métier
des armes son prestige perdu, Hugo, fils de soldat, affirmait la noblesse de la
fonction poétique. La vision de son enfance sinscrivait dans la
perspective du destin quil sétait lui-même assigné :
Jai des rêves de guerre en mon
âme inquiète ;
Jaurais été soldat, si je
nétais poète.
Ne vous étonnez point que jaime les
guerriers !
Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,
Jai trouvé leurs cyprès plus
beaux que nos lauriers.
Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.
Dans un casque pour moi leau sainte fut
puisée.
Un soldat, mombrageant dun belliqueux
faisceau,
De quelque vieux lambeau dune bannière
usée
Fit les langes de mon berceau.
Les cyprès ombragent les tombeaux, les lauriers couronnent des vivants,
et les poètes occupent la place des soldats. Dans cette vision, le mort,
loin de vampiriser le vif, fait de lui son héritier, le «saisit»,
linspire. Le poème glorifie la poésie.
Confronter cette fiction avec la biographie réelle
naurait aucun sens, et lon se bornerait à constater des distorsions.
Victor Hugo na pas été baptisé, ni à larmée
ni ailleurs, et ces merveilleuses images ne lui sont pas inspirées par
«la muse des camps» quil na pas dû souvent côtoyer.
Si lon veut pousser jusquau bout cet exercice, on rappellera que
Victor Hugo a tout fait pour échapper au service militaire, en vertu
du fait quil était membre de lAcadémie des Jeux floraux.
Tout ce qui suit est somptueux et très loin dune réalité
vécue. Seuls les noms propres (Cenis, Adige, Arno, Rome, Turin, Florence,
Naples et le Vésuve, lEspagne) correspondent aux étapes
de voyages réels, tout comme lallusion à lîle
dElbe, désignée par une périphrase. À lexception
dune strophe sur la guerre dEspagne, celle de 1809, dans laquelle
semble frémir quelque chose comme un souvenir, lode se développe
selon les lois dun genre reconnu. La dernière partie donne la clef :
Je revins, rapportant de mes courses lointaines
Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.
Je rêvais, comme si javais, durant
mes jours,
Rencontré sur mes pas les magiques fontaines
Dont leau
enivre pour toujours.
[
]
Mes souvenirs germaient dans mon âme
échauffée ;
Jallais chantant des vers dune voix
étouffée ;
Et ma mère, en secret observant tous mes
pas,
Pleurait et souriait, disant : «Cest
une fée
Qui lui parle, et
quon ne voit pas !»
Dans ce poème où le «soldat», le père que Hugo
na pas imité, nest présent que par procuration, limage
de la mère est complice de la rencontre avec lunivers secret de
la poésie. De proche en proche, limage saffinera et se renforcera,
sans que jamais le geste poétique initial soit fortement affecté.
Ce sera, en 1829, «Ce siècle avait deux ans
», un texte
qui est dans toutes les mémoires et qui, en renforçant limage
maternelle, source du savoir et de la sensibilité, fait du père
un personnage à part entière. Le malencontreux «écho
sonore», dont les critiques, trop pressés de démontrer que
Victor Hugo manque totalement doriginalité se sont emparés
sans vergogne, méritait un meilleur sort. Voir en cette «âme
aux mille voix, que le Dieu que jadore / Mit au centre de tout comme un
écho sonore !» la preuve que Victor Hugo ne fait que répercuter
les thèmes ou les sentiments de son époque est une aberration
critique. Non, Hugo ne se pare pas des plumes de Théophile Gautier, de
Dumas, de Sainte-Beuve, de Vigny, de Lamartine, de Béranger ou de François
Coppée. «Tout» ne désigne pas la production littéraire,
mais les rayons et les souffles de lunivers. Les mille voix du monde réel
et du moi profond ont passé par le creuset dune alchimie mystérieuse,
un «laboratoire central» dont Max Jacob fit un titre de recueil.
Il ny a plus de gouffre entre le vécu et le rêvé,
et lébauche dautobiographie a changé de nature. Limage
que donne de lui-même cet écrivain de vingt-huit ans est celle
dun homme dexpérience. Il écoute. Il regarde. Quelques
mots se détachent. «empereur», «liberté»,
«trône», «droit», «roi», «malheur».
La lyre du poète ne comporte pas encore la «corde dairain».
Il la réserve pour le dernier vers du dernier poème des Feuilles
dautomne, daté de novembre 1831.
Nous connaissons désormais les principales
composantes de ce qui va être, jusquà la fin, limage
mythique de Hugo et celle du poète archétypal, développée
de poème en poème, jusquà lode hautaine qui
sert de prélude aux Chants du crépuscule, «Fonction
du poète». Dans son isolement, le poète, interprète
de la nature et de Dieu, «homme des utopies», est sommé dêtre
dans la conscience publique la voix impartiale et sereine qui «prépare[ra]
des jours meilleurs». Son autre forme dexpression, le théâtre,
conçu comme une des formes déducation, lui donne accès
au peuple. Sa visée devient ainsi globale et cohérente. Cest
peut-être une forme de démesure, et lon se demande pour qui
il se prend. «Pour Victor Hugo», disait Cocteau, qui, sur ce point,
parlait juste.
La critique traduisit au premier degré
ces «je» et plus encore ces «le poète» par : Victor
Hugo, le vicomte Hugo, le pair de France, le représentant du peuple.
Ce H majuscule indispose. On aimerait comprendre ce qui se joue dans cet exhibitionnisme
du moi.