Quand Jean-Jacques Rousseau employa, pour en faire un titre, le mot Confessions,
le propos parut si neuf que lon oublia que le titre avait déjà
servi. Rousseau donna à ses lecteurs, beaucoup plus que saint Augustin,
le goût dun voyeurisme sans mauvaise conscience, et invita ses imitateurs
à un exhibitionnisme de moins en moins mesuré. On se projeta dans
des romans en collant sur le visage des personnages des masques translucides,
sous lesquels les lecteurs pouvaient voir les verrues et les charmes de lauteur.
Le poète qui disait «je» était censé parler
de lui-même, et le «lyrisme» passa pour être une manière
de parler de soi, avec le minimum de déformation. Si le poème
ne disait pas la «vérité», lauteur était
suspecté de «mensonge». Toute omission conduisait à
la même conclusion.
Hugo na jamais joué ce jeu-là.
Il lui est arrivé de tenir une espèce de journal, mais cétait
la plupart du temps un carnet de comptes. Comme tous les bourgeois de son temps,
il voulait savoir où largent, durement gagné, allait. Il
utilisait parfois ce support pour noter des choses plus intimes, voire très
intimes, mais il avait alors recours à des notations cryptées,
du latin, de lespagnol, ou un code quil croyait être le seul
à comprendre. On lui fit payer sa discrétion en laccusant
de tout ramener à une comptabilité. Il ny a aucune raison
de récuser cette interprétation, qui traduit bien la stratégie
adoptée, sciemment, par un écrivain qui aimait mieux passer pour
avare que pour impudique.
Dès sa sortie de pension, il avait tenu
le journal de ses amours avec Adèle, notant les moments où il
la voyait, les lieux, et si elle avait donné des signes de réciprocité.
Tout cela crypté de façon transparente. Plus tard, il recommença,
surtout à Guernesey. Jamais de confidences et encore moins de confessions.
Des faits, des repères, non destinés à la publicité.
Il essaya, une fois dans sa vie, de concevoir un genre littéraire qui
se caractériserait uniquement par son objectivité, son désengagement
personnel, et qui serait un journal. Ce serait, disait-il, intéressant
pour un lecteur qui y verrait laccroissement des connaissances chez un
individu «quelconque». Il saperçut, au bout dun
an, que cela ne menait à rien, que lémotion personnelle
finissait par sy glisser, et quelle était dailleurs
nécessaire pour que le livre pût intéresser qui que ce soit.
Hugo prit note de cet échec et renonça au «Journal de ce
que japprends chaque jour.» Lhistoire lui a donné raison.
Il y a maintenant des biographes, et non des moins bruyants, qui utilisent ce
pot-pourri pour en déduire que Hugo ne sintéressait quà
ceci ou se désintéressait de cela. Que Hugo note que «le
membre sexuel du morse est un os» et ne mentionne pas le discours de Montalembert
demandant labolition de lesclavage ne serait scandaleux que si Hugo
avait tenu un vrai journal, se conformant aux lois du genre. La littérature
confessionnelle nétait pas son fort. Son engagement pour telle
ou telle cause sest manifesté autrement.