Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Victor Hugo / Intimité
 

 précédent | suivant 

Quand Jean-Jacques Rousseau employa, pour en faire un titre, le mot Confessions, le propos parut si neuf que l’on oublia que le titre avait déjà servi. Rousseau donna à ses lecteurs, beaucoup plus que saint Augustin, le goût d’un voyeurisme sans mauvaise conscience, et invita ses imitateurs à un exhibitionnisme de moins en moins mesuré. On se projeta dans des romans en collant sur le visage des personnages des masques translucides, sous lesquels les lecteurs pouvaient voir les verrues et les charmes de l’auteur. Le poète qui disait «je» était censé parler de lui-même, et le «lyrisme» passa pour être une manière de parler de soi, avec le minimum de déformation. Si le poème ne disait pas la «vérité», l’auteur était suspecté de «mensonge». Toute omission conduisait à la même conclusion.
Hugo n’a jamais joué ce jeu-là. Il lui est arrivé de tenir une espèce de journal, mais c’était la plupart du temps un carnet de comptes. Comme tous les bourgeois de son temps, il voulait savoir où l’argent, durement gagné, allait. Il utilisait parfois ce support pour noter des choses plus intimes, voire très intimes, mais il avait alors recours à des notations cryptées, du latin, de l’espagnol, ou un code qu’il croyait être le seul à comprendre. On lui fit payer sa discrétion en l’accusant de tout ramener à une comptabilité. Il n’y a aucune raison de récuser cette interprétation, qui traduit bien la stratégie adoptée, sciemment, par un écrivain qui aimait mieux passer pour avare que pour impudique.
Dès sa sortie de pension, il avait tenu le journal de ses amours avec Adèle, notant les moments où il la voyait, les lieux, et si elle avait donné des signes de réciprocité. Tout cela crypté de façon transparente. Plus tard, il recommença, surtout à Guernesey. Jamais de confidences et encore moins de confessions. Des faits, des repères, non destinés à la publicité. Il essaya, une fois dans sa vie, de concevoir un genre littéraire qui se caractériserait uniquement par son objectivité, son désengagement personnel, et qui serait un journal. Ce serait, disait-il, intéressant pour un lecteur qui y verrait l’accroissement des connaissances chez un individu «quelconque». Il s’aperçut, au bout d’un an, que cela ne menait à rien, que l’émotion personnelle finissait par s’y glisser, et qu’elle était d’ailleurs nécessaire pour que le livre pût intéresser qui que ce soit. Hugo prit note de cet échec et renonça au «Journal de ce que j’apprends chaque jour.» L’histoire lui a donné raison. Il y a maintenant des biographes, et non des moins bruyants, qui utilisent ce pot-pourri pour en déduire que Hugo ne s’intéressait qu’à ceci ou se désintéressait de cela. Que Hugo note que «le membre sexuel du morse est un os» et ne mentionne pas le discours de Montalembert demandant l’abolition de l’esclavage ne serait scandaleux que si Hugo avait tenu un vrai journal, se conformant aux lois du genre. La littérature confessionnelle n’était pas son fort. Son engagement pour telle ou telle cause s’est manifesté autrement.