Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Victor Hugo / Bourgeois?
 

 précédent | suivant 

Beaucoup d’écrivains du dix-neuvième siècle sont dès le départ des bourgeois, ou ont tout fait pour accéder à un état qui leur assure, avec la reconnaissance, un certain confort. Personne ne le leur reproche. Il vaut mieux faire envie que pitié, dit la sagesse des nations. Le proverbe peut pourtant se retourner, et l’histoire des «poètes maudits» tendrait à nous faire croire qu’il vaut mieux faire pitié. Depuis le jour où Verlaine a inventé cette épithète, le flou a régné sur la république des lettres. Parlait-on de ceux que la postérité a mis un peu trop longtemps à reconnaître, ou de ceux qui ont dû, littéralement ou métaphoriquement, faire la manche ? Un peu moins pauvre, Verlaine aurait été sans doute un peu moins lâche et tout aussi «maudit», et ce n’est pas parce qu’il était poète. Pour la plupart d’entre eux, les trompettes de la renommée ont depuis longtemps sonné le réveil. Dans la bourgeoisie cultivée, la respectabilité se vend de nos jours moins bien que la bohème, mais personne n’en a voulu à Mallarmé de mener une vie de petit bourgeois rangé. Pourtant, quand on parle de Hugo le ton change. On le dit dur en affaires, et l’on cite en exemple le contrat mirifique des Misérables. On n’a pas l’air de savoir que beaucoup d’écrivains comme Scribe ou Alexandre Dumas, père et fils, ont aussi gagné beaucoup d’argent, et peut-être plus.
À peine sortie de la misère des jeunes années, la famille a dû lutter pour exister. Dire que «la main à plume vaut la main à charrue» n’est rien d’autre qu’une formule flamboyante, qui est dépourvue de sens si l’on oublie de spécifier que la «main à plume» n’est pas nécessairement asservie. Pour Victor Hugo, le journalisme serait une des formes de l’esclavage. Dans son extrême jeunesse, poussé par son frère Abel, il avait été tenté. Mais Abel, qui avait misé sur le système de corruption systématique mis en place sous Charles X, n’arrivait même pas à gagner sa vie. Pas question, pour Victor, de tenter de s’embourgeoiser en vendant sa plume. On vit petitement, avec les deux pensions et quelques contrats d’éditeurs. Quand arrive Hernani, les droits d’auteur affluent, et l’on va pouvoir, enfin, assouvir quelques désirs. Hugo, qui a, pendant toute sa jeunesse, manqué de tout, et qui s’est contenté de lorgner quelques intérieurs seigneuriaux de la vieille Espagne, voudrait être bien dans ses meubles. Il vit de la manière la plus spartiate qui soit, dans la plus petite chambre, sur le lit le moins confortable de la maison, mais il soigne le décor. Pas comme un petit bourgeois ; comme un grand seigneur.