Victor Hugo, qui na pas eu le bonheur de vivre en famille, a adoré
sa mère, qui la abandonné, la séparé
de son père et même de la petite Adèle, quil considérait
comme sa «fiancée». Il a vénéré son père
qui la mis en prison deux fois, qui la séparé de sa
mère, qui a marchandé sou par sou les fournitures scolaires, les
leçons particulières, les chaussures neuves, parce quil
navait pas trouvé dautre moyen de sen prendre à
Sophie, quil était arrivé à haïr. Il a aimé
ses frères. Eugène nest pas vivable. Il est agressif, sournois,
jaloux, il déteste son cadet, il va falloir lenfermer. Abel est
égoïste, superficiel, gentil, mais on ne peut pas compter sur lui.
Victor a décidé davoir envers eux une conduite irréprochable.
Il a voulu sortir de la souffrance par tous les moyens, et pas seulement de
la souffrance. Il lui fallait, tout simplement, sen tirer, ne pas sombrer,
ne pas être comme Eugène. La révolte ? que non pas ! Elle
naurait fait quélargir la faille.
Ce gosse avait beaucoup lutté pour se donner
une famille, sinventer une tribu qui nexistait pas, qui navait
jamais existé. Il lui a fallu ruser, car les relations avec le père
ne pouvaient être, du vivant de Sophie, de tout repos, mais les apparences
ont toujours été sauvegardées. Les deux frères cultivèrent
avec application les relations avec la famille maternelle, dont Sophie elle-même
se souciait peu, puis avec la famille paternelle.
Victor poursuivit seul, toute sa vie, contre vents
et marées, cette politique familiale. De génération en
génération, les liens se confirmèrent et les relations sélargirent.
Arrivé au sommet de la gloire, il continua dentretenir des relations
épistolaires avec les Trébuchet, la famille de Nantes, y compris
ceux qui sont partis pour lîle Maurice, et aussi avec la famille
dAdèle. Du côté des Hugo, cest le frère
de son père, le général Louis Hugo, qui bénéficia
de toutes ses attentions, ainsi que ses enfants lorsquils vinrent étudier
à Paris, Léopold, le mauvais sujet et la petite Marie qui se fit
carmélite à Tulle. Lenfant qui avait été abandonné
sest ainsi, tout au long de sa vie, fabriqué une grande famille.
Certains ont été ingrats, infidèles, injustes. Il ne leur
a jamais ouvertement reproché leurs offenses. Il préférait
croire à lexistence dune vraie famille plutôt que de
se résigner à navoir pas de racines. Il fut parfois récompensé
de sa fidélité. La fille de son oncle de Tulle, la carmélite,
lui manifesta toujours, malgré les divergences, son affection.
Il voulait faire un mariage exemplaire et mit
dans ses amours juvéniles le même acharnement que dans sa carrière
littéraire. Bien que sa mère eût coupé court à
son idylle adolescente avec la petite Adèle Foucher, il était
parvenu à entretenir avec elle une correspondance clandestine. Dans la
première lettre delle qui ait été conservée,
Adèle signe «ta fidèle épouse». Cétait
le 17 février 1820. Dans sa réponse, il signe «ton mari».
Il allait avoir dix-huit ans dans quelques jours. Elle en avait seize. Ils seront
mari et femme pour le meilleur et pour le pire.
À la mort de Sophie les relations avaient
repris avec les parents dAdèle. Il avait toute la gaucherie dun
adolescent prolongé qui ne sait pas parler aux femmes, qui ne les comprend
pas. Il agit envers sa fiancée avec la fougue quil doit à
son héritage paternel et la niaiserie qui caractérise le manque
dexpérience. Adèle a une vraie famille, un père,
une mère, une tante, un oncle, des frères, et le garçon
solitaire a autant de raisons de le déplorer que de sen féliciter.
Il arrive quil prenne pour de la froideur ce qui nest que le reflet
de normes sociales étriquées. Il exprime souvent son ressentiment
contre cette famille bourrée de préjugés, aux antipodes
de la famille de ses fantasmes dont il a fini par croire quelle était
la sienne. Les Foucher étaient de tout petits bourgeois, pauvres, prudents,
traditionalistes et totalement imperméables à la poésie.
Pour persuader un chef de bureau du ministère de la Guerre et sa femme,
au début du dix-neuvième siècle, daccepter pour gendre
un garçon sans fortune qui se dit écrivain, il faut un pouvoir
de persuasion et de séduction inimaginable. Se réconcilier avec
le père qui sétait remarié moins de trois mois après
la mort de sa première femme paraissait aussi difficile. Léopold
écrivait, lui aussi, mais cétait en amateur, et il était
encore plus sceptique que les parents dAdèle sur les perspectives
davenir dun garçon qui croyait pouvoir fonder un ménage
en écrivant des vers. Victor dépendait entièrement de la
maigre pension que son père lui servait, et espérait recevoir
bientôt une pension du ministère de la Maison du Roi, 1 200 francs
par an qui furent finalement réduits à 1 000. On lui avait également
promis au ministère de lIntérieur une pension de 2 000 francs
par an. La première fut accordée le 25 septembre 1822, avec effet
rétroactif à dater du 1er septembre. La seconde arriva en juin
1823. Le mariage, à Saint-Sulpice, fut célébré le
12 octobre 1822.
Les résultats ne correspondaient pas aux
espérances des parents, et le ménage tirait le diable par la queue.
Victor sentendait très bien avec son père, quAdèle
avait séduit. On supportait apparemment la belle-mère, cette Catherine
Thomas que le général avait épousée dès 1821.
Léopold était fier de ce fils qui, en 1825, avait réussi
à se faire inviter et défrayer pour assister, à Reims,
au sacre de Charles X, et qui était déjà chevalier
de la Légion dhonneur. Cest lui, le vieux militaire, qui
lui avait remis le diplôme et la croix.
Il y eut par la suite, entre Hugo et sa femme,
des conflits bien aussi sérieux que ceux qui avaient jeté lun
contre lautre Léopold et Sophie. Il y eut aussi de nombreuses difficultés
avec les quatre enfants mais Hugo nétait pas lhomme des ruptures.
Il en avait trop souffert. En dépit des grognes, des griefs, des incompréhensions,
il garda le même cap. La famille compte davantage pour lui que les individus
qui la composent. Il arrive même à supporter les deux frères
Foucher, un exercice déquilibriste. Quand la famille semble en
danger, Victor Hugo fait toutes les concessions nécessaires, comprend
tout, pardonne tout. À tel point quon ne peut pas savoir à
quel moment ce jaloux a appris la liaison de sa femme avec son meilleur ami,
Sainte-Beuve. Personne na jamais pu lui en parler et il nen a parlé
à personne. On en arrive à se demander sil sest permis
dy croire. Ce point dinterrogation, sur une question qui était,
pour lui, capitale, est significatif. Pour rester maître du jeu, il lui
a fallu résister à ce facteur de dérèglement quest
la pratique de lécriture confessionnelle. Ce nétait
pas une mince affaire.